2005-2015 : SOUVIENS-TOI ? Les blogueurs se rappellent de leur octobre et novembre 2005.
Je me souviens d’aujourd’hui. Des vacances scolaires qui creusaient le temps. D’un passement de jambe, d’un beau geste du pied, de la balle au fond de la cage, des cris exaltés, de l’équipe vainqueur. Je me souviens d’aujourd’hui, du paysage qui ne changeait pas, des frères qui retenaient les tours pour ne pas qu’elles tombent en lambeaux, des vapeurs de shit, des groupes des centres aérés qui allaient à la piscine pour vivre sous l’eau, des enfants qui s’amusaient comme ils pouvaient. De la faim de cette journée du ramadan, des odeurs de fritures banales, de la cité qui se levait et se couchait, des papas et des mamans qui allaient au travail aux heures honteuses.
Je me souviens d’aujourd’hui, des survêtements des enfants, des nouvelles baskets bien blanches, des crampons acidulés qui s’accrochaient au terrain de foot, des enfants qui jouaient sur ce terrain et des autres qui regardaient autour. Je me souviens d’aujourd’hui, d’une musique comme un bruit de fond et des cris de l’air entre les bâtiments, comme si le ciel prévenait d’un drôle de jour. Comme s’il nous disait que ce ne serait pas un jour comme les autres, qu’il s’éteindrait bien plus vite que prévu.
Je me souviens d’aujourd’hui, des télévisions qui résonnaient dans les salons, de ceux qui faisaient la sieste pour tromper la gourmandise, des frigidaires qui débordaient d’eau fraîche et des mamans et des papas qui rentraient en RER pour commencer leurs prochaines vies. Les quotidiens n’étaient pas infernaux, ils étaient simples. C’était la routine d’une cité. D’un lieu où la plupart des gens étaient nés, où personne n’avait rien contre le soleil.
Je me souviens d’aujourd’hui, de cette journée comme une autre, des vies qui se déployaient sans trop d’effort. Il fallait s’aimer pour vivre ensemble, il fallait rire pour ne pas s’abattre sur son propre sort, il fallait se battre pour ne pas tomber. Les coeurs ne pensaient jamais aux chutes, il y avait des convictions bien plus fortes, des ambitions qui commençaient à fleurir dans les têtes de tout le monde, il fallait être un joueur de football très connu ou un patron avec plein d’argent, il fallait faire de longues études, il fallait rendre fier les papas et les mamans qui avaient la vie triste. Il fallait grandir, grandir, grandir. Il fallait avoir de belles femmes, les aimer avec innocence, partir dans tous les pays du monde, être une star de cinéma.
Je me souviens d’aujourd’hui. Du terrain de foot qui s’est vidé d’un seul coup. La match terminé, la balle enfouie quelque part, les muscles tendus, les jambes flagada, les rires qui s’échappaient de partout. Il fallait parler d’amour, de ce qui s’était passé à la télévision hier soir, de l’école qui ne manquait à personne à ce moment-là, de Djibril Cissé et de tous les autres qui étaient les patrons des terrains. Et puis, je me souviens d’aujourd’hui parce que je me souviens de la voiture de police. Des cris épars, désordonnés. De la course infernale qui s’en est suivie. De la peur qui a mangé les nerfs. Des souffles forts et raccourcis, des coeurs qui ne sont pas prêts de s’arrêter. Des larmes au bord des yeux, du froid dans les chaussures, des graviers qui pétaient sous les pas. Des chemins qui se dessinaient au pif.
Je me souviens d’aujourd’hui. De ces enjambées infinies, de la lumière qui tombait doucement, des secondes qui s’égrenaient sans jamais se terminer vraiment. D’une porte fermée mais qui était la seule issue. D’un dernier effort pour passer au-dessus. Je me souviens d’aujourd’hui parce que je me souviens de ce dernier cri qui avait anéanti les derniers souffles. L’épuisement. Les rêves d’enfants. Et la vie avec.
Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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