Nebahat Celikdemir habite aujourd’hui à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Elle a 42 ans, elle est née à Tunceli, au cœur du Kurdistan turc. Son père travaillait dans un bureau, en tant que fonctionnaire dans le secteur de l’agriculture ; sa mère était une femme au foyer. Nebahat vivait avec ses 8 frères.

Dès le lycée, à l’internat, Nebahat suit des études médicales pendant 4 ans. Puis elle travaille. Elle passe ensuite 2 ans à la faculté pour suivre une formation supérieure d’infirmière ; elle réussit son examen. Encore une année d’études et elle obtient son diplôme d’infirmière, avec un niveau Bac +3.

Ces années d’études seront suivies de 11 ans d’expérience professionnelle à l’intérieur de différentes unités de services : chirurgie, urgences, planning familial, PMI-pédiatrie, service de la tuberculose, unité spéciale indépendante en pneumologie, service des vaccinations… Nebahat suit également une formation de laborantine spécialisée dans la tuberculose à Ankara et à Elazig.

En 1992, pendant la guerre civile de Saddam Hussein, de nombreux Kurdes ont quitté l’Irak pour la Turquie et ils ont été gazés. A cette période, Nebahat a été bénévole pendant 2 semaines avec un groupe d’aide d’urgence à la frontière, composé de 5 copines et d’un médecin de l’hôpital d’Elazig. Un préfabriqué par famille a été construit pour accueillir ces Kurdes. « On a fait tous les soins. Les grands blessés étaient évacués par hélicoptère. Beaucoup d’enfants et de personnes âgées sont morts pendant le transport », se rappelle Nebahat.

En 1998, Nebahat a séjourné en France pour la première fois pendant 2 mois. Puis elle y est retournée le 3 mars 1999, par amour, pour rejoindre Haydar, son mari, qui vit en France depuis l’été 1985.

Sa première fille naît en 1999. Nebahat voulait rentrer en Turquie. Mais Haydar ne le souhaitait pas. Après avoir appris le français au lycée et poursuivi des études d’informaticien, il avait longuement peiné pour trouver un travail à l’AFSAPS en tant qu’analyste-programmeur pour des prospectus de médicaments. Et il est aujourd’hui devenu ingénieur.

«Haydar ne parlait pas le français avec moi. Pendant mon congé de maternité, j’ai fait une dépression. Puis j’ai suivi des cours de français pendant 6 mois. Ensuite j’ai eu une autre fille en 2004.  Je suis retournée en Turquie en 2006 pour travailler pendant 7 mois, avec ma plus petite fille ; mais je n’ai pas trouvé de crèche à Istanbul », raconte Nebahat.

La famille Celikdemir a ensuite été partagée, à moitié en France et à moitié en Turquie. « Pendant cette période de travail en Turquie, j’ai fait 2 voyages en France. La famille était divisée : c’était triste pour les enfants ; et côté voyages, ça coûtait cher. Ma grande fille avait déjà commencé l’école primaire. Il y avait peu d’écoles françaises en Turquie, et elles coûtaient cher. Finalement, c’était trop compliqué de rester en Turquie », explique Nebahat.

Nebahat a donc décidé de travailler en France. « La difficulté, c’est que mon diplôme n’est pas reconnu. On m’a donc proposé de travailler pendant 3 ans en  tant qu’aide-soignante. Au début, je n’ai pas voulu. J’ai d’abord travaillé sans le diplôme d’aide-soignante, puis j’ai passé cet examen de la DASS à Bobigny en 2009 et je l’ai réussi» se souvient-elle.

« J’ai ensuite commencé un stage d’aide-soignante dans un service de gériatrie… Et là ! … C’était très dur psychologiquement. Je n’ai pas supporté la manière dont on traite les personnes âgées : la relation n’est pas assez personnalisée ; de 7 h du matin à 14 h 30, les malades sont dans leur lit sans bouger, sans parler ! Les aides-soignantes courent tout le temps et elles ne peuvent pas prendre le temps de s’occuper des personnes âgées ! Il n’y a pas assez de temps pour les personnes dépendantes… », déplore Nebahat.

Nebahat poursuit son analyse : « Pour moi, c’est choquant. A l’Est de la Turquie, on ne laisse pas les personnes en gériatrie ; les vieux restent à la maison et les familles s’en occupent. Je n’ai pas fait de stage en gériatrie. Il n’y avait pas de métier d’aide-soignante autrefois. Les gens de la famille et les voisines se relayent à l’hôpital pour soigner : on ne laisse pas tomber les vieux ! Maintenant ma mère a 78 ans, elle habite à côté de mon frère ; elle est toujours contente, près de ses petits-enfants. »

« Etre aide-soignante à l’hôpital, je n’ai pas pu supporter ça ! J’ai arrêté mon stage au bout de 3 jours… je n’en pouvais plus ! », constate Nebahat qui s’est alors adressée à la DASS pour demander de changer de service, mais on ne lui a même pas donné de rendez-vous… « J’en ai eu marre ! J’ai écrit des courriers pour raconter mon histoire au grand chef mais il n’y a eu aucun changement pour moi ; ma dernière lettre a été envoyée en 2011. Aujourd’hui, les cliniques privées ne m’acceptent plus car elles veulent l’autorisation de la DASS. Si quelqu’un me proposait autre chose que la gériatrie, j’accepterais ».

Mais Nebahat songe à une reconversion originale: « j’ai réfléchi à une autre activité que j’aime beaucoup aussi ; en Turquie, j’ai ramassé un peu de laine et j’ai commencé à tricoter des bonnets, des écharpes, des bérets, des petits vêtements pour bébés… un peu tout… Ce qu’on me demande, je le tricote avec beaucoup de plaisir ».

Marie-Aimée Personne

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