« Mettez ça dans le colis, deux paquets de céréales, six boîtes de conserve, deux paquets de sucre, deux paquets de cafés, un carton de viande, deux paquets de pâtes, deux paquets de farine, deux paquets de riz, deux paquets de couscous, une bouteille d’huile… Prenez, Madame ! Et respectez les gestes barrières ! » Une file d’attente s’allonge devant la cour. La quantité de produits donnés est calculée en fonction de la taille de la famille et de l’âge des enfants. Un bénévole bien équipé, mains gantées et visage masqué, surveille l’ordre des arrivées et veille au respect des mesures de sécurité.

Nous sommes vendredi 10 avril et, face à ceux qui viennent, des stocks de produits alimentaires, des couches pour les enfants et quelques produits sanitaires sont entreposés sur les étagères. Les bénévoles sont là pour les distribuer. Si l’ambiance est bon enfant, la crainte est présente : qui est contaminé parmi ceux qui sont là ? Au Secours populaire de Romainville, une distribution alimentaire est organisée depuis trois semaines pour éviter qu’à la crise sanitaire se superpose une crise alimentaire.

Face au besoin, l’association a multiplié les paniers repas et étale ses heures d’ouverture sur toute la semaine, du mardi au vendredi. Si le confinement renforce la précarité de certaines familles, il en oblige d’autres à aller demander de l’aide pour la première fois. « Je n’ai plus le choix, raconte Anthony, 40 ans, croisé dans la file. Il fallait que je vienne. Je ne pouvais plus rester à la maison à regarder mes deux enfants et ma femme sans les nourrir. »

C’est tellement dur, ce que je vis…

Habitant de Montreuil, cet employé du BTP raconte un quotidien miné : « Auparavant, je travaillais dans les boîtes d’intérim, souvent sans contrat, au black. Avec la situation actuelle, je suis obligé de rester à la maison. Et c’est compliqué d’assurer les trois repas. C’est la première fois que je viens ici pour demander de l’aide. Je repars avec un colis, ça fait chaud au cœur. »

Dans les périodes de stress, tout change. Ici, chaque famille respecte son tour pour récupérer son colis. On note parfois des longs silences. Pas d’embrouille. Cette jeune femme de 27 ans que nous appellerons Myriam est sans emploi. Elle se dit confrontée à une situation qu’elle n’ose pas préciser publiquement par peur d’être marginalisée.

« Je ne sais pas par où commencer, souffle-t-elle. C’est tellement dur, ce que je vis… Ça fait plus de trois mois que je n’ai pas d’électricité dans mon 13 mètres carré. Je ne mange que des repas froids. Je suis stressée. Je ne parle même pas de ce que j’ai enduré pendant l’hiver. Ça m’arrive souvent de fondre en larmes. Je n’arrive pas non plus à me projeter dans le futur. »

D’habitude bénévole, Mohamed est bénéficiaire ce jour-là

D’un air triste, elle poursuit son récit : « Je ne savais pas où aller pendant cette période de confinement. J’ai appelé à l’assistance sociale de Saint-Denis, la personne m’a orienté ici pour que je vienne récupérer un colis. C’était une galère avant de venir parce qu’il me fallait une attestation de déplacement et je ne savais pas quelle case je devais cocher, alors j’ai coché ‘aller faire des courses’. »

Avec le confinement, de nombreux lieux de distribution de l’aide alimentaire sont fermés, à l’instar de ceux des Restos de cœur. Les besoins, eux, ne cessent de croître. « On a une forte demande ces dernières semaines, souligne Philippe Portmann, secrétaire départemental du Secours pop. Notre objectif, c’est d’aider tout le monde pour ne laisser personne au bord du chemin. Grâce au soutien de certaines entreprises et collectivités territoriales, nous avons distribué plus de 10 tonnes d’aliments et de produits d’hygiène depuis le début du confinement. Nous devons rester forts et unis surtout dans notre département où il y a un taux de pauvreté très élevé. »

Ce jour-là, Mohamed était là, lui aussi. Âgé de 72 ans, ce retraité connaît bien le Secours populaire à qui il donne « de la force, du temps et parfois de l’argent » en tant que bénévole. Mais aujourd’hui, Mohamed est aussi là en tant que bénéficiaire. « J’ai hésité avant de venir mais je ne pouvais pas rater la distribution, explique-t-il. J’étais au bout avec ma famille. Il n’y avait plus rien dans le frigo ni sur les étagères de la cuisine. »

Gêné, il récupère un colis alimentaire et nous glisse : « Ça va nous permettre de tenir quelques jours. Heureusement qu’il y a le Secours populaire, en ce moment. » Pas question, pour autant, de baisser la tête : « Ce que nous vivons, c’est dur, mais on a l’espoir de s’en sortir. »

Kab NIANG

Crédit photo : Secours populaire / Kab Niang

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