2005-2015 : SOUVIENS-TOI ? Les blogueurs se rappellent de leur octobre et novembre 2005.
J’avais 17 ans en 2005. J’étais le premier de ma classe. Cette année là je faisais mes études à Angers (49), je m’étais fait virer du lycée Paul Eluard à Saint-Denis (93). Je travaillais bien sauf que l’assiduité me faisait défaut. Fin octobre, pendant les vacances de la Toussaint, j’étais à Saint-Denis, dans le centre ville, ce quartier niché entre la basilique, le stade de France et la grande tour Siemens, perchée comme un mirador.
J’aimais bien flâner dans mon quartier, à la rencontre de la vie, ou juste rester en bas de chez moi avec mes potes, raconter nos vies. Après les cours ou durant mon temps libre, c’était juste une façon de prendre l’air. Un attroupement en banlieue est forcément suspect selon les forces de l’ordre, je ne compte plus les fois où ils nous ont apostrophés, fouillés, tâtés, palpés, malmenés durant nos conversations, notre philosophie de quartier, prétextant un contrôle d’identité et de routine.
Un contrôle d’identité est une démonstration de force de la police, une façon de dire aux jeunes : « nous sommes là et nous te guettons et nous serrons là au moindre faux pas ». Certains se passent normalement, mais pour d’autres et souvent pour la plupart, la provocation, le tutoiement, réflexions racistes et autres insultes sont au rendez-vous. Alors nous, forcément, au bout du 5ème contrôle de la journée, on en peut plus. Difficile d’expliquer à la police lorsque tu es en bas de chez toi, que tu n’as pas ta carte d’identité, parce qu’à l’origine tu étais juste descendu acheter du pain. J’ai fui certains contrôles.
L’ennui est le pire ennemi du banlieusard
« J’viens de là où les mecs traînent en bande pour tromper l’ennui » disait Grand Corps Malade, moi je dis que l’ennui est le pire ennemi du banlieusard et toute ma vie j’ai du combattre les heurts d’ennuis avec la police !
Il y avait la Mjc, ce local où nous pouvions nous rencontrer aux horaires prévus. Comme si nous prévoyons nos rencontres ! Si elles étaient prévues, ce ne serait plus une rencontre, mais un rendez-vous ! Il y avait une file d’attente pas possible pour faire une partie de billard, une salle ou nous attendions 3 heures pour faire une partie de Play. On se serait crus à la Caf. Il y avait aussi six mois d’attente pour jouer au baby foot ! Mais c’était bien parce qu’on était ensemble, peu importe l’endroit – cage d’escalier, hall d’immeuble, Mjc, en bas du quartier, tant qu’on est ensemble, on se sent bien.
Même sans rien, juste voir son pote sourire, c’est la part de bonheur qui nous revient ! J’ai le souvenir que nous traversions la ville pour aller jouer au foot, il n’y avait pas de terrain dans notre quartier, on jouait à l’extérieur. Parfois nous empruntions des raccourcis, escaladions des grillages, sautions des barrières pour récupérer un ballon, qui est un outil de distraction indispensable à cet âge. Un outil précieux ! Cela ne faisait pas de nous pour autant des délinquants, mais des garçons à l’esprit vif !
Jouer au foot ça tue essentiellement le temps. Le temps long après les cours et avant la coupure du jeûne par exemple. Je ne compte plus les parties de foot à raz le bitume avec des chaussures trouées, des chaussettes dépareillées, des ballons crevés. La banlieue est un univers restreint, une prison sans barreaux pour certains, pour d’autres un espace d’ouverture au monde qui provoque une envie de s’évader !
La précarité m’a adopté, je l’ai connu jeune, elle m’a vu grandir, elle m’a donné des coups, elle m’a fait faire des coups, et puis je l’ai finalement adoptée à mon tour ! Je peux l’affirmer aujourd’hui : c’était un mauvais coup. À cette époque il n’y avait pas beaucoup de réseaux sociaux, du moins ils n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Pas non plus de smartphone, c’était la mode du D-500. On jubilait après l’envoi d’une vidéo par bluetooth, et ne me parlez pas de la 4G !
Avec les potes on aimait bien regarder la télévision dans le magasin Carrefour. On prenait des chaises et on regardait Olive et Tom, sur Midi les zouzous, les infos, etc.. C’était notre salon, notre espace de jeu. Un jour, un responsable de la sécurité nous avait dit : « faites ce que vous voulez dans le magasin les enfants, mais ne volez plus ! Plus de gâteaux, plus de bonbons, plus rien ! » à cet instant il ne se doutait pas de l’ampleur qu’allait prendre sa parole. Nous avons cessé nos petits larcins, mais en revanche on disposait désormais d’un salon et d’un immense espace de jeux ! C’est devenu une habitude depuis de se retrouver au rayon télé pour les infos, dessins animés, secret story, etc… Tu pouvais régulièrement entendre au quartier quelqu’un dire spontanément : « j’reviens, je vais à Carrefour regarder Plus belle la vie, ça commence ! ».
Un 27 octobre 2005
J’avais eu vent de ce qu’il était advenu ce jour-là. À la Mjc, tout le monde en parlait. Zyed je le connaissais, pas personnellement, mais il était au collège Fabien à Saint-Denis. J’étais au collège avec lui. On était pas dans la même classe, je le connaissais de vue uniquement. Il venait de Tunisie depuis peu et commençait à avoir des potes, je voyais qu’il se sentait de plus en plus à l’aise. Ensuite je suis allé au lycée, je ne l’ai revu qu’en photo à la télé, quelques années plus tard. C’était quelques jours après le 27 octobre 2005.
Au début, j’étais loin de pouvoir coller un visage à ce drame ! Deux jours après, un samedi je crois, nous étions tous dans le Carrefour en train de regarder les infos. Voulant rassasier notre faim et notre soif de sensations, les infos nous promettaient un festin. Je sentais particulièrement monter une tension policière, quand tu te fais contrôler à plusieurs reprises, plus qu’à l’ordinaire, tu sens qu’un truc ne va pas. Au dernier contrôle les flics nous avaient dit : « alors les casseurs vous faites moins les malins ! Qu’est-ce qu’il y a ? On se mutine ? ».
La veille aussi, un pote tombé en panne de scooter nous avait raconté ses ennuis avec les forces de l’ordre, surpris de la force avec laquelle il avait été embarqué. Comme s’il élaborait des cocktails Molotov. Il était midi et certains râlaient à tort de ne pas regarder Olive et Tom, je dis à tort parce que nous étions samedi et qu’il n’y a pas de dessins animés ce jour-là. En banlieue, pour beaucoup, tous les jours c’est dimanche…
Le brouillon se faisait entendre devant les écrans de télévisions et lorsque nous avons vu cette photo en noir et blanc avec Zyed à gauche et Bouna à droite, un silence s’est invité à cette séance. Muets devant deux vies en noir et blanc. Et à ce moment-là j’entends battre mon cœur. Je sens qu’il s’éloigne, qu’il chute jusqu’à mes pieds. J’essaie même pas de le ramasser. Je préfère le laisser là. Ça me dégoûte, c’est toute une jeunesse de France qui est morte avec eux !
La banlieue a réchauffé la France pendant les mois de novembre et décembre 2005 sûrement parce qu’il régnait une ambiance triste et froide après ce drame. Un crime passionnel, un sincère témoignage de sentiments, une déclaration, un bisou à la France pendant ce slow orchestré par les médias dans le bal politique de la droite française au pouvoir !
A 400 kms
Fin des vacances de la Toussaint. Je retourne à l’école, dans le Maine-et-Loire. La banlieue brûle, la chaleur se fait sentir jusqu’en province ! J’étais le seul a venir du « 9-3″, au lycée Jean Moulin à Angers. Très belle ville étudiante traversée par la Maine, à la frontière du Val de Loire et de son château des Ducs d’Anjou qui surplombe la ville. Là-bas la vie était paisible, on me souriait partout où j’allais, les contrôles étaient de maths ou de physique, j’étais bien, il faisait bon y vivre.
Je partais le lundi matin depuis la gare de Montparnasse direction Angers Saint-Laud et je revenais le vendredi après-midi. C’est le principe de l’internat. Quand je me suis fait exclure de mon lycée à Saint-Denis à cause de mon absentéisme chronique ma mère m’a dit d’une façon très ferme : « T’as 17 ans ! Si t’as pas d’école, je t’envoie au bled jusqu’à tes 18 ans ! Quand tu seras majeur, tu feras ce que tu veux pour l’instant je te laisse pas traîner dans la rue ! ». Merci maman. J’ai fini par trouver une école, même à 400 kms !
Tous les lundi des mois de novembre et décembre, je racontais la banlieue à mes potes d’Angers. Tous étaient passionnés, curieux, ébahis, parfois outrés par ces tranches de vie que je leur offrais chaque début de semaine, comme si j’apportais les croissants. J’apportais les infos, les fraîchement cueillies, celles qui sentent bon la vérité et que l’on savoure ! Il y avait un engouement certain de la part de ces curieux. Ils m’attendaient devant la gare à côté de l’arrêt du bus qui nous emmenait au lycée. Je me sentais attendu plus que le bus. Reporter en herbe, je leur racontais à quel point la banlieue, c’est le feu. Elle illumine nos vies, même si parfois elle nous fait de l’ombre.
Je dédie ces mots à Zyed et Bouna.
Samir Benguennouna

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