Une photo à l’entrée de chez moi me rappelle à quel point Clichy-sous-Bois était une ville agréablement calme et fleurie. Ma famille s’y est installée dans les années 1970. Avec un brin de nostalgie, ma mère me décrit ce jour d’automne où la photo a été prise. Une ville étrangement tranquille et verdoyante avec d’immenses pelouses. Une ville endormie qui s’éveille à la sortie des écoles. Quand elle m’en parle, j’ai l’impression d’une bourgade paisible à la Westeria Lane, avec, seule différence, des tours de ciments à la place des maisons.

Il y avait peu d’immigrés à l’époque, me dit-elle. La ville s’en est peuplée progressivement tout en se dépeuplant de « Blancs ». Les photos de classe de mes frères et sœurs me le montrent encore plus. Mes photos de classe à moi ressemblent plus à une jolie salade de fruits exotiques.

Ce qui est sûr, c’est que je n’ai jamais autant voyagé qu’à travers les 15 km2 de cette ville. Chaque habitant possède une origine, une histoire qu’il porte et assume. Entrer dans un appartement, c’est franchir une nouvelle frontière. Chaque intérieur est un mélange de hi-fi dernier cri et de mobiliers qui reflètent la provenance de la famille. A l’âge de 10 ans, j’avais déjà goûté une bonne partie des saveurs du monde, des épices dont je n’aurais jamais imaginé l’existence : le tieb sénégalais, le couscous tunisien de ma voisine du premier, ou le riz de la Pakistanaise du bâtiment 6.

Sachant dire quelques mots dans dix langues sans même avoir commencé ma LV1, je pense être plus qu’une quadrilingue confirmée. Il y a un jeune homme que je croise quelquefois aux marchés de Clichy qui m’impressionne toujours. Lui, le « Bac-3 », comme il dit de lui en souriant, parle huit dialectes avec un parfait accent dans chacun d’eux. « C’est important pour le contact avec la clientèle… »

Le marché des Bosquets, toutes les banlieues le connaissent au moins autant que celui d’Aulnay ou d’Argenteuil. Enfin bon, c’est le lieu parfait pour se ressourcer lorsque l’on a le mal du pays. Digne des plus grands souks marocains, tout ce que l’on cherche, on le trouve et tout ce qu’on ne cherche pas, on le trouve aussi. Les samedis et mercredis matin, le marché s’installe au pied des tours. On crie, on pousse, on négocie et on achète. On s’engueule parfois parce qu’une discussion provoque un embouteillage. On rentre alors fatigué. Mais content lorsque l’on fait l’inventaire des affaires qu’on a faites, ou pas.

Je ne peux pas raconter ma banlieue sans évoquer le « 601 » qui dessert tout Clichy-sous-Bois. J’ai passé autant de temps à attendre ce bus qu’à courir derrière lui. Je ne compte plus le nombre de fois où on m’a demandé, par SMS, « t ou ? » et celui où j’ai répondu « j’attends le bus ». Si je devais résumer ma banlieue, je la résumerais par « The bus, le 601 ». Ceux qui sont venus à Clichy l’ont pris. C’est comme un passage obligé pour entrer dans la ville.

Pour une visite d’inspection, rien de mieux que le 601. Je prends conscience des changements intervenus depuis 2005. Des tours rénovées, repeintes, en construction, d’autres, démolies. Les quartiers des Bosquets et de La Forestière sont en chantier. Des routes sont en travaux. Un commissariat a enfin été construit au Bois du Temple. Mais tant reste à faire que certains ne voient pas le changement.

Il reste à Clichy-sous-Bois comme un truc un peu pourri. La ville est un escalier de Penrose : on monte marche après marche, on croit avancer mais on revient toujours au point de départ. Beaucoup d’exemples de réussite, certes. Mais quand des familles s’en sortent, elles partent soit dans les zones pavillonnaires, soit dans d’autres villes. Rares sont ceux qui restent pour devenir acteurs de la ville. J’ai longtemps eu envie de me barrer de cette banlieue, mais après tout, je suis fière de l’endroit où j’ai grandi. J’y vis, ris, apprends et côtoie des personnes exceptionnelles. Et comme Disiz, je suis fière de dire que je suis une jeune de banlieue.

Farah El Hadri

Photo Nicolas Oran : le quartier La Forestière

Précédentes chroniques à l’occasion des Cinq ans du Bondy Blog :
L-impression-d-être-dans-une-cellule (par Anouar Boukra)
Notre-banlieue-est-suspendue-à-un-fil-et-ce-fil-se-tend (par Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah)

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Farah El Hadri

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