Il y a six ans, des émeutes d’une ampleur nationale ont enflammé le cœur de certains jeunes, qui à leur tour ont embrasé leur propre environnement : leurs cités. Ce fut un événement inattendu et inédit, qui sur le coup, a mobilisé les médias et les politiciens. Bien sûr, l’exclusion, le chômage ou le racisme ont été évoqués. À tel point qu’on en a oublié les autres raisons. Aujourd’hui, je suis parti dans différentes cités de l’Essonne afin de rencontrer les jeunes habitants des ces coins, pour qu’ils me livrent leur vision de ces événements passés.

La première escale de ma tournée des cités fut Grigny II (Grigny), où j’ai rencontré Moustapha et Sadio. Deux jeunes adultes d’une vingtaine d’années. En évoquant le sujet, j’apprends que les émeutes de 2005 étaient déjà loin pour eux. Sadio : « à l’époque j’avais 16 ou 17 ans je crois… Mais je m’en foutais franchement. Ici ça a un peu cramé comme partout, mais sans plus. On s’est pas trop emballés comme la Grande Borne ou les Tarterêts. » Pour Moustapha, « c’est pas comme si c’était un mec d’ici tu vois. Là c’étaient deux mecs d’une autre cité qui sont morts, donc on s’est pas trop sentis concernés. Même si c’est triste, t’as vu. » Et quand je leur demande si l’exclusion sociale à pu motiver certains jeunes de leur quartier à mettre le feu, Sadio répond : « Ouais ça ce trouve, je sais pas… Mais il y en a en tout cas qui ont fait ça pour le kif. Mais si tu veux plus d’infos va plutôt vers la Grande Borne. Ici on n’était pas trop dans ces délires là. »

M’étant fixé des horaires bien précis, je décide plutôt de me rendre à Évry. Je m’arrête au quartier du Bois Sauvage. C’est avec Mouhab et cinq de ces compères que la discussion reprend. « Ici, déjà en général c’est calme. Peut-être que ça a brûlé à l’époque. Mais vite fait alors. Moi en tout cas je savais que les quartiers était chauds. Ma mère ne voulait pas que je sorte le soir. Elle avait peur que je m’attire des ennuis » raconte Mouhab. Comme à Grigny II, j’apprends que les jeunes du Bois Sauvage ne s’étaient pas trop fait remarquer. « Je peux comprendre qu’il y en a qui ont fait des trucs de con, par solidarité aux mecs du 93. Mais tu sais, ce qui est arrivé aux deux jeunes, Zyed et Bouna, et bien ça peut nous arriver aussi ! Et même s’il n’y a pas de mort, et bien les policiers ils nous emmerdent tous les jours ! Donc tu vois c’est très sensible, ça peut péter n’importe quand ! » explique Jorel. Après plusieurs hésitations et sous les taquineries pressantes de ses amis qui n’arrêtent pas de le désigner, Demba lui aussi à des choses a me dire : «  Moi je vais être franc avec toi. À l’époque, j’étais dehors quand ça cramait. Mais je n’ai pas caillassé ou brûlé quoi que ce soit. J’étais plus en train de courir et de jouer au chat et la souris avec les flics, c’est tout. Brûler et tout casser, ce n’était franchement pas la peine vu que t’avais plein de flics partout et que ces mecs nous mettent à l’amende tous les jours. Donc les voir en force partout, ça nous a rendu chauds. » D’autres amis à eux nous rejoignent entre temps, mais ceux-ci distraient mes interlocuteurs. La discussion commence à se diluer. Je décide donc d’aller voir ailleurs.

En plein milieu du quartier des Pyramides à Évry, à l’arrêt de bus Jules Vallès, j’en profite pour discuter avec Yasmina et Nour, 23 ans toutes les deux, et qui attendent le bus 405. Leur regard féminin sur les émeutes de 2005 est plus particulier. Plus incisif et moins politiquement correct. Elles sont particulièrement sévères sur le comportement des garçons. Surtout Yasmine, très vive, « franchement les mecs des Pyra ils ont juste profité. C’était gratuit. Il n’y avait rien derrière, c’était  juste pour le plaisir de foutre la merde. Après, c’est vrai que c’est dur de vivre en banlieue, qu’on a du mal à trouver du taf. Mais ceux qui brûlaient des poubelles et qui cassaient tout n’avait rien à voir avec tout ça. » J’ai ressenti un désarroi profond jaillir de ces paroles. Yasmine poursuit, « je me souviens très bien des émeutes. Le soir, il y avait un tas de policiers dans le secteur et plein de silhouettes dans les buissons qui couraient partout. C’était un amusement pour eux. Sauf que pour nous, le reste des habitants, on avait peur de se prendre un caillou ou un tir de flashball ! Quand je rentrais du lycée je me dépêchais. Ma mère nous pressait moi et mes frères et sœurs pour qu’on rentre vite. » Le 405 approche, la conversation prend fin. Mais cela n’empêche pas Yasmina de terminer, « regarde, ils sont là-bas à galérer. Pfff, ils m’énervent… »

C’est aux Tarterêts, à Corbeil-Essonnes, que je termine ma tournée. Et c’est d’ailleurs là-bas que ma journée fut plus intéressante. Ma discussion avec un groupe de jeunes fut bien passionnante. Soso affirme qu’ici en 2005, « ça a bougé pendant seulement deux nuits. Mais ici il faut que tu saches qu’on ne brûle pas les voitures. On n’est pas comme les autres à brûler les voitures de ses voisins. Ici on caillasse les flics c’est tout. Et on n’attend pas que ça crame ailleurs pour faire pareil. Aux Tarterêts c’est spécial de toute façon. » Au fil de la discussion l’intervention de  Karim, 24 ans, fut celle qui m’a le plus interpellée, « mais ce que tu fais c’est un peu faux. Car tu vas avoir des gens qui ont fait les émeutes parce que Zyed et Bouna sont morts, d’autres à cause de la bombe lacrymogène dans la mosquée (ndlr : la grenade lacrymogène lancée dans la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) le 31 octobre en marge des violences urbaines) Il y a plein de raisons pour justifier les émeutes de 2005. Et toi, tu vas mettre quoi dans ton article alors ? »

C’est cette diversité de justifications qui m’a donné envie d’écrire sur ce sujet. Je ne néglige pas l’aspect social de ces événements, ni même le sentiment d’injustice qui va avec. Je veux juste montrer une autre facette des « émeutes de 2005. » Si l’on veut obtenir les bonnes réponses liées aux problèmes sociaux, il faut avant tout poser les bonnes questions. Comme l’ont souligné Sadio, Demba ou Yasmina, le « kif », l’opportunisme, la connerie ont été des raisons, pour certains, de prendre part aux émeutes. La sur médiatisation a aussi sa part de responsabilité, provoquant de la surenchère entre certaines cités rivales. Ces raisons peuvent sembler futiles à côté des revendications sociales tant prônées par les médias ou politiciens. Mais elles sont pourtant véridiques et partagées par un bon nombre de concitoyens. À commencer par ceux qui vivent dans ces quartiers dits défavorisés.

Prosith Kong

Articles liés

  • Mort en prison de Sofiane Mostefaoui : pour sa famille, une peine inconsolable

    Dernier d'une fratrie de sept enfants, Sofiane Mostefaoui est décédé lors de son incarcération à la maison d'arrêt de Lyon-Corbas en mars 2013 quelques semaines avant la fin de sa détention. Pour ses frères et sœurs, la version officielle du suicide se heurte aux incohérences du dossier. Huit ans après les faits, entre questions restées sans réponses et peine vive, ils témoignent d'une vie marquée par la disparition de leur frère.

    Par Meline Escrihuela
    Le 21/09/2021
  • Français d’origine sud-asiatique : sortir de la désillusion de la représentation

    Si ces dernières années le militantisme anti-raciste tente de combattre les discriminations et les violences que subit la communauté asiatique, qu’en est-il pour ceux appelés “Hindous”, ou “Pakistanais” par raccourci. Comment ces personnes invisibilisées tentent de se définir et de trouver l’équilibre. Les jeunes Desis de France se racontent. Témoignages.

    Par Amina Lahmar
    Le 20/09/2021
  • Tirs policiers à Stains : « je me suis vu mourir »

    Dans la nuit du 15 au 16 aout dernier, Nordine et sa compagne reçoivent près d'une dizaine de coups de feu à Stains, tirés par des policiers sans brassards, non identifiables. Près d'un mois après les faits, l'homme toujours choqué, se confie pour la première fois aux médias, pour le BB. Témoignage.

    Par Céline Beaury
    Le 16/09/2021