« Aujourd’hui, sommes-nous toujours en démocratie ? » La question posée par Edwy Plenel en guise d’introduction est un peu provocatrice. Pourtant, pour Eva Joly, la réponse est loin de couler de source. La candidate d’Europe Ecologie-les Verts s’interroge : « Comment acceptons-nous d’avoir un ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, qui estime normal que le directeur de la police emploie son temps à espionner les factures téléphoniques détaillées des journalistes pour trouver leurs sources ? Le principe du secret des sources est violé au cœur même de l’Etat… »

L’ancienne juge d’instruction, qui n’avait pas hésité à mettre en examen des hommes politiques aussi puissants que Roland Dumas (Affaire ELF), Bernard Tapie (Affaire du Crédit Lyonnais) ou encore DSK (Affaire de la Mnef), déplore que dans « le pays de Montesquieu » le principe de séparation des pouvoirs soit foulé au pied. « Il est insupportable qu’en France, en 2011, la justice soit toujours inféodée. Aujourd’hui, Monsieur Molins, le directeur de cabinet du garde des Sceaux est auditionné par le conseil national de la magistrature pour le poste de procureur de Paris…Il y avait 3 ou 4 candidats pour le poste dont une femme. Elle n’a même pas été auditionnée. » Eva Joly évoque également le rôle joué par le  procureur Courroye dans l’affaire Bettencourt. « La connivence entre le président de la République et le procureur a conduit à l’absence d’enquête sur le  probable financement illicite de la campagne présidentielle. »

Le décor est planté. Edwy Plenel, n’a plus qu’à embrayer. Le directeur de Mediapart et la candidate à l’élection présidentielle partagent le même constat : notre pays est la démocratie malade de l’Europe. Le journaliste rappelle au passage qu’en Italie, le parquet est indépendant. « On peut mettre sur écoute les amis du président du conseil sans que le pouvoir exécutif ne le sache. C’est ça les enregistrements qui font rire sur M. Berlusconi… En France, ni la gauche, ni la droite n’ont accepté l’indépendance du parquet qui reste juge et parti. » Et le journaliste d’appeler à sortir de « l’âge de pierre de la démocratie » et « du présidentialisme français, qui est au régime présidentiel ce que l’intégrisme est à la religion, ce que l’absolutisme est au pouvoir royal. »

« Nous avons peur pour notre place »

L’absence d’indépendance de la justice n’est pas la seule à miner la démocratie. Pour Eva Joly, les médias sont eux aussi inféodés. « Il est inacceptable que TF1, la première chaîne d’Europe, soit dépendante de la commande publique. C’est vrai pour la télévision, mais aussi pour la plupart de nos journaux qui appartiennent à des groupes, à des hommes d’affaires, qui vivent de contrats avec l’Etat. Cela détermine bien sûr les affaires dont les journalistes peuvent rendre compte et celles dont ils ne peuvent pas rendre compte. » Edwy Plenel confirme exemple à l’appui, « nous avons fait la guerre cette année. Êtes-vous informés sur la guerre en Libye, sur la violation des buts de guerre tel qu’ils étaient définis par les Nations-Unis ? Nous faisons la guerre par la seule décision du président de la République et de son ministre autoproclamé de la guerre, Bernard-Henri Lévy et nous n’avons aucun contrôle… »

Quitte à bousculer « le confort corporatiste » de la profession, l’ancien directeur de la rédaction du Monde n’hésite pas à pointer les responsabilités des journalistes dans ce triste constat. « Notre profession ne se bat pas pour ce qu’elle représente. Comment se fait-il que nous n’ayons pas protesté contre l’émission du président de la République la semaine dernière qui a choisi lui-même ses journalistes, mais aussi son producteur ? » Tel un prédicateur, Edwy Plenel exhorte les journalistes présents dans la salle à se révolter, « comment s’étonner qu’il y  ait une perte de confiance dans notre métier, si nous, journalistes, nous ne dénonçons pas ce qui est inadmissible ! Nous avons peur pour notre place. Nous sommes trop sages, trop complaisants avec le pouvoir. »  Un coup de colère salué par des applaudissements. Pas sûr, néanmoins, que l’auditoire soit entièrement convaincu. Sur Twitter les commentaires sont plutôt ironiques, « Plenel me rappelle une chanson,  »JoJo le démago » » peut-on lire. Les  oreilles de certains journalistes parisiens ont du siffler.

Mimissa Barberis et Alexandre Devecchio

PS : Lorsque nous sommes rentrés à l’auberge de jeunesse après le débat, le chauffeur de taxi nous a confié avoir eu Eva Joly comme passagère. Il a ajouté « Elle n’était pas très bavarde. Il faut dire que pour aller de la gare à l’auditorium, on n’a pas vraiment eu le temps de faire la conversation. » Petite précision, la gare est située à trois minutes à pied de l’auditorium. Bravo les écolos !

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