L’hebdomadaire « Marianne » posait récemment la question : existe-t-il une presse d’opposition ? C’était à propos de l’article complaisant du « Nouvel Observateur » qui avait accueilli largement la nouvelle politique de communication de Nicolas Sarkozy qui voulait expliquer à tout le monde que ses erreurs de jeunesse, c’est fini, maintenant il est de gauche comme n’importe quel metteur en scène français aujourd’hui.

Ah ! Sarkozy ça se vend. Le Grand Pressigny, moins, mais la question d’une presse d’opposition y est tout aussi brûlante. « La Nouvelle République » et « La Renaissance Lochoise » tourneront sept fois autour de leur comité de rédaction avant de se décider à fâcher un organisateur de festival comme Alan Poquet. C’est le médecin, il est l’ami du maire, qui est le pharmacien, il faut soigner les relations. Vérité de Moi qui suis du village, si je parle de ça, c’est fini, je n’aurai plus d’invitation, on dira que je remue la boue, que je ne sais pas écrire, que je suis jaloux, que partout où je vais je sème la pagaille, que de partout je me fais virer, que je suis fou. D’ailleurs c’est ce qu’on dit. Parce que du rapport des pouvoirs et de la presse, il faut bien en parler si on se pose la question de la liberté d’expression. Grands pouvoirs nationaux, Sarkozy. Petits pouvoirs locaux, Poquet.

Vérité de Polichinelle, comme souvent les grandes vérités à force de les entourer de mystère. Le Grand Pressigny est un village de Touraine du sud affecté, comme d’autres, par les difficultés économiques et démographiques. Il se défend néanmoins par une volonté politique exceptionnelle de développement culturel. On a refait le musée de ce haut lieu de la préhistoire, et chaque année le festival de théâtre, les Paysages nocturnes, qui ont lieu en juillet, prennent une plus grande ampleur. Dirigé par un metteur en scène de Tours, José Manuel Cano Lopez, duquel la presse locale ne peut que chanter la gloire.

Il ne faut jamais se fâcher avec ses sources, on a les Sarkozy qu’on peut. Et ceux qu’on a, on les garde, on les bichonne. On ne dira pas, même si on était là pour le voir, qu’on a mis un blogueur hors du festival, qu’on l’a chassé comme un moins que rien, et que c’était de loin l’événement le plus marquant des Paysages nocturnes du Grand Pressigny cette année. Ce blogueur, il faut qu’il nous laisse tranquille maintenant, dira le grand metteur en scène tourangeau excédé. Et la presse locale se mettra discrètement la main sur les oreilles: elle n’a rien vu, rien entendu.

Ça, c’est trop, les lecteurs sont des gens simples, il ne faut pas les brusquer avec la révolution des transports informatiques, ces casse toi pauv’con qui se mettent à montrer la face cachée de la Lune. Les grands Sarkozy et les petits Poquet en sont tout retournés. Au Grand Pressigny, néanmoins, on résiste. La Presse locale reste fidèle aux neiges d’antan. Les lecteurs auront droit à la même chose que l’an passé, encore plus de participants, encore plus de spectacles et bien sûr, mais on ne le dira pas, encore plus de mécontentements dans le village. Le dire, c’est réservé à votre blogueur, pour vous servir. C’est lui qui a commencé à parler de ces gens qui n’existent pas. Ces gens que le blogueur en question ne peut pas citer parce qu’ils ne veulent pas se montrer. Parler à la presse, c’est tout une éducation.

Dès mon arrivée au village, je me suis dis qu’une telle situation est idéale pour poursuivre une expérience de journaliste citoyen commencée avec le Bondy Blog. DILGO POWER. A la rédaction du Bondy Blog, je milite ardemment pour un engagement du journalisme citoyen dans des zones me semble-t-il encore plus en difficulté que les banlieues, pour qu’elles ne deviennent pas des déserts agro-industriels servant de grange aux conglomérats urbains. Et l’entrée en jeu des médias internautes ont, me semble-t-il, un rôle à jouer là-dedans, en tant qu’outils de pédagogie citoyenne et de pédagogie tout court. Et en tant que vitrine numérique pour des activités économiques alternatives. En juillet 2008, j’ai donc décidé, à l’aveugle, de me mettre au chômage pour me lancer dans le développement de ce projet héroïque. Je n’ai pas renouvelé mon contrat à l’école du village, comme j’en avais la possibilité.

Je voulais prendre appui sur le festival des Paysages nocturnes et l’enthousiasme culturel des élus. Je ne me doutais pas que j’aurais le vent en poupe. Alors, je me laissais aller, j’attendais l’appareil photo en main, carnet dans la poche, touriste, mais qui se lève tôt. J’étais à cent lieues d’imaginer la tonne d’hostilité et de médisance déjà accumulée, ça allait me tomber dessus d’un coup. Le maire avait déjà accueilli des jeunes du 19e arrondissement de Paris, qui devaient revenir cet été-là, le tout couvert par le Bondy Blog. Ça a été une catastrophe pour moi.

D’abord, le maire n’a pas internet chez lui (ce que je ne savais pas, ne l’imaginant même pas). Le maire est président de l’office du tourisme, mais manifestement, il n’a pas de vue sur la vitrine numérique du village. Et si des gens me reprochent la mauvaise réputation que mes blogs peuvent faire au Grand Pressigny, il faut voir l’abîme entre la réalité et la perception des élus et des notables. Certes, ils n’ont pas l’habitude qu’on vienne s’interposer entre ce qu’ils ont à dire et leur haut-parleur traditionnel. Mais en ce qui concerne internet, l’opinion commune d’un monde sans surveillance livré à la pornographie et à la rumeur semble être aussi la leur. Pour eux, en fait de culture, sur internet, rien à signaler. La réalité qui vient leur taper sur l’épaule, c’est moi. Ce qui ne semble pas leur plaire du tout.

Pire, Alan Poquet, président de l’association qui organise le festival, me déclara d’emblée que le Bondy Blog pour lui n’était pas un journal, me privant des prérogatives des journalistes, et notamment l’entrée gratuite, ce qui convenait très mal à mon maigre chômage. D’un côté, le metteur en scène intégrait Idriss et Abdel au festival, d’un autre j’étais persona non grata. D’un côté, je filmais le metteur en scène à la terrasse d’un café parlant aux jeunes et de l’autre, je commettais soi-disant un viol du droit à l’image en publiant la vidéo sur le Bondy Blog.

Réduisant de leur hauteur médicale et subventionnée un bénévolat actif et concerné à rien, les responsables du festival se trompaient lourdement de propos, de cible et de problème. Ne pas reconnaître la légitimité du Bondy Blog, la singularité de notre démarche, c’était un droit et un choix. Les conséquences absurdes de ce choix, et des raisons qu’Alan Poquet s’est données pour le faire, ont été de ma responsabilité jusqu’à un certain point.

Voilà un vrai problème de journalisme citoyen. Et le pouvoir, quand il cause, qu’il s’appelle Petit Sarkozy National ou Grand Poquet Local, il vous assomme d’un coup de trique symbolique ou vous botte le cul jusqu’aux nues. Moi, j’ai eu droit à la trique. Des bénévoles du festival m’ont clairement manifesté de l’hostilité à leur tour, voir de la méfiance. J’étais devenu ragotier de service, jaloux, rancunier de je ne sais quoi, mal intentionné qui ne sais pas écrire, faux journaliste vaniteux et désœuvré. J’avais bien compris que mon tort était d’avoir parlé des gens du village, d’avoir seulement fait savoir leurs critiques.

En fait, si j’avais à écrire aujourd’hui, je dirais que le trait le plus récurrent, c’est que les gens du village trouvent les notables méprisants, et cachottiers avec l’argent de leur entreprise culturelle. Et que ce ne sont pas des ragots, comme le prétend le grand artiste tourangeau, et le petit médecin président de l’association culturelle. Ce sont des paroles de vrais gens qui comme les grands Poquet, n’ont pas la possibilité de siffler un journaliste à loisir, ou comme les petits Sarkozy un patron de presse parisienne.

Quand j’ai tenté d’évoquer au metteur en scène José Manuel Cano Lopez, créateur de l’événement, l’hostilité des gens du village à son égard, il est devenu agressif. Tout ça, ce ne sont que des ragots pour mes « blogs de merde ». Bref, rupture de communication. Pas d’embellie en vue dans les relations entre le journalisme citoyen et les notables du Grand Pressigny. Je dis notables par opposition aux locaux du village, souvent hostiles au projet tel qu’il se développerait sans consultation véritable des gens du cru, structurellement privés de parole, et qui ont toujours des difficultés à porter ce mécontentement sur la scène publique.

Les relations aux notables se sont tellement dégradées, que je me suis fait, il y a quelques jours de cela, sortir manu militari d’une réunion publique, et qu’il n’est pas de jour où l’écho lointain d’une rumeur me concernant ne me parvienne.

Aujourd’hui, première lettre anonyme où il est question de mon immolation par le feu, distribution, tout aussi anonyme, de caricatures (de bonne qualité), dans le village. On voit ma tête émergeant d’un tas de merde en ébullition (blog blog blog) et coiffée d’un entonnoir, attribut classique du fou. Les langues se délient et le mécontentement s’exprime, c’est ce à quoi, manifestement, on n’était pas prêt. Côté Jardin et Côté Cour. De là à dire, comme certains, que ça cache des trafics de budget, il faut voir. Mais la qualification peu honorable de vouloir fouiller la boue alors qu’on veut juste porter un journalisme indépendant dans les campagnes, nous sommes en pleine confusion. L’enquête, par voie de conséquence, avance lentement.

Le maire ne réagit plus. Divisé entre ses amis notables qui n’y vont pas avec le dos de la cuillère, et ses devoirs de garant de la constitution française, notamment la liberté d’informer et de circuler, malmenée. Sous prétexte qu’il n’a pas internet, il donne chaque fois le sentiment de tomber des nues. Un mélange d’apoplexie sympathique et d’amnésie souriante. Je lui dis : vous savez, monsieur, cette situation est déplorable pour notre village, ce serait dommage de vous priver de mon projet, parlez-en à vos amis.

Mais François Nicolas Joannès s’avoue un peu dépassé par les nouvelles technologies. Pourquoi ne puis-je m’empêcher de prendre son air bon enfant pour de l’hypocrisie, lui, l’ami du grand metteur en scène espagnol, lui pharmacien, ami du médecin ? Est-ce qu’il n’est pas temps de faire un choix ? Ou bien, quelque chose lié à Bondy gène des gens qui le lui auront fait savoir, tous ces Noirs et ces Arabes qui apparaîtraient quand on tape le Grand Pressigny sur Google ? Finalement, encore une question à poser avec celle du budget du festival.

Les villageois sont de plus en plus nombreux à me parler de ce qui fâche. Pour les gens de culture, les notables, c’est décidé, je suis l’ennemi à abattre, semble-t-il, tout allait bien avant moi. La lettre anonyme est sans appel, il faut que je brûle, me casse, me tire, disparaisse. En fait, il y avait pas mal de mécontents avant moi, et je suis venu les incarner au moment critique de l’implosion. Sans doute.

Et en plus, maintenant, avec le gros budget requis dès l’an prochain pour le Pôle Culturel, je suis dans une situation épouvantable. Le nouveau théâtre sera construit dans la gare abandonnée, je me vois déjà dans le train fantôme. Le droit de poursuivre mon projet multimédia en zone rurale est malmené au Grand Pressigny. Marianne en perd son latin, j’essaie de garder avec mon objectivité, mon objectif. Pour combien de temps?

Dilgo

Légende photo : Dilgo sur le chantier de son nouveau QG dans le village voisin de l’autre côté de la Creuse.

Dilgo

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