Kader Salmi a 28 ans. Il a le corps d’un porte-avion, façonné par la pratique assidue de sports de combat en Algérie, pays qu’il a quitté il y a 4 ans. Sa carrure impressionne autant que son humilité.

« Kader est un héros ». Ces mots sont ceux de Dalenda, 26 ans, mère de deux enfants, une des ses voisines. Lui dit que non, que « c’est tout à fait normal d’aider les gens qui en ont besoin ». Aider les gens dans le besoin, oui peut-être, c’est ordinaire. Mais sauver la vie de ses 19 voisins, dont 7 enfants, ça l’est sans doute beaucoup moins.

La fumée épaisse avait envahi les couloirs, c’était irrespirable

Il est minuit et demi quand le 5 février dernier, Kader Salmi rentre chez lui, avenue de la Nouvelle France à Montreuil, dans une grande maison divisée en petits appartements où vivent une dizaine de familles. Kader voit de la fumée sortir de la bâtisse, il ouvre la porte d’entrée. « Le couloir était rempli d’une épaisse fumée. Je rentre chez moi, je réveille ma femme pour lui dire de sortir et d’appeler les pompiers ». 

Pendant que son épouse compose le 18 à l’abri du sinistre de l’autre côté de la rue, Kader retourne dans l’immeuble pour sauver ses voisins. « Je ne vous cache pas que j’ai tout fait pour l’en empêcher, avoue Amira, son épouse. La fumée épaisse avait envahi les couloirs, c’était irrespirable. J’ai pleuré, je l’ai supplié, j’avais beau lui dire que les secours arrivaient, qu’il allait se tuer, il n’a rien voulu entendre. Il y est retourné ».

Pour nous tous, Kader est un héros

Kader commence par frapper à la porte de Dalenda, qui habite au fond de la cour, derrière la bâtisse, juste en face de l’appartement qui brûle. « Avant de me coucher, j’avais senti de la fumée, raconte la jeune femme. Je pensais que c’était les radiateurs et je suis partie dans mon lit sans me poser de questions. Je venais à peine de m’endormir quand j’entends Kader toquer à ma porte et me crier de vite sortir. J’arrive dans le salon où il y a mes filles. Il y avait une très grosse fumée partout, on sort et là, l’appartement en face était en feu ».

L’intervention de Kader lui a-t-elle réellement sauvé la vie ? « C’est une certitude ! s’exclame Dalenda. Heureusement que je venais juste de me coucher, je n’aurais même pas entendu Kader tambouriner à la porte sinon. J’ai le sommeil très profond. Il m’a réveillée au bon moment. Encore un peu et la fumée aurait envahi tout l’appartement, m’asphyxiant moi et mes enfants dans notre sommeil ».

Ce soir-là, Sabrina aussi dormait, ainsi que ses deux enfants de 4 et 2 ans. « Quand il m’a réveillée, tout sentait le brûlé et la fumée m’étouffait, mes enfants pleuraient, se souvient-elle. J’ai ouvert la porte et j’ai suivi Kader qui portait mes enfants dans la rue. J’ai eu la peur de ma vie. Pour nous tous, c’est un héros ».

Un pigeon sauvé lui aussi

« Mon mari n’a consenti à arrêter ses allers-retours dans l’immeuble que quand il a été sûr qu’il n’y avait plus personne », confie Amira. « Il m’a appelée sur mon portable, raconte Miriame, 24 ans. Il m’a cherchée partout parce qu’il ne m’a pas vue sortir de l’immeuble. Il a fait tout ce qu’il a pu pour nous aider. C’est un vrai bonhomme ». Quand les pompiers arrivent, il n’y a plus qu’à éteindre le feu, tous les habitants sont dehors.

Kader n’a oublié personne. Même pas ce pigeon, recueilli à l’article de la mort dans la cour de l’immeuble. Le jeune homme lui a fait un nid douillé dans son appartement et le soigne en attendant qu’il se requinque.

Ce fut les 15 minutes les plus longues de ma vie

Il a fallu plusieurs jours, tous les remerciements et les gestes de reconnaissance de ses voisins, pour que ce héros d’un soir comprenne que ce qu’il a fait est extraordinaire. « Ce sont mes voisins, je n’ai pas réfléchi. Dans le feu de l’action, je préfère risquer ma vie que voir des cadavres. Mais ce fut les 15 minutes les plus longues de ma vie ».

L’incendie serait volontaire, affirment quelques habitants de l’immeuble qui parlent d’un conflit entre le propriétaire et les locataires de l’appartement aujourd’hui en cendres, absents au moment du sinistre et dont les voisins n’ont plus de nouvelles. Contacté par téléphone, le commissariat de Montreuil ne souhaite pas commenter une enquête en cours. Même chose pour les pompiers qui sont intervenus ce soir-là. Un corps de métier que Kader, en recherche d’emploi, voudrait un jour intégrer. « Pompier ou entrer dans l’armée de terre, ça serait mon rêve », confie-t-il. De toute évidence, il en a l’étoffe.

Idir HOCINI

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