A Marseille, tout le monde tchatche marseillais, mais personne de la même façon ! Tu me crois pas, collègue ? Vé : prends un Marseillais. Offre-lui le pastis et la kémia pour le mettre à l’aise, et demande-lui s’il parle marseillais. Il pensera d’abord à une galéjade. Puis il te demandera : « Et d’abord, c’est quoi, parler marseillais pour toi ? » Retourne-lui habilement la question. S’il ne te fait pas d’engatse, tu verras le Marseillais commencer à gamberger…

Ahmed réfléchit quelques secondes avant de répondre. « La tchatche marseillaise ? Pour moi, c’est le parler des jeunes. » Ahmed parle d’une voix discrète dans un français épicé d’un fort accent maghrébin. Il est algérien. Il est venu vivre à Marseille il y a trente-cinq ans. Ses quatre fils sont nés à Marseille. Lorsqu’ils parlent entre eux à la maison, Ahmed a du mal à suivre. « Le parler à Marseille, c’est pas le français. A Marseille, il y a un patois. C’est une langue sociale. »

Dans l’épicerie de la rue de Lyon où il tient la caisse, Ahmed entend tous les jours le jargon des jeunes des quartiers nord. Lorsqu’on lui parle de culture de la langue, il réagit : « Ici, c’est pas une culture. Les jeunes, ils inventent des mots. C’est un mélange. Black blanc beur. » La culture orale n’existerait-elle pas à Marseille ? N’y a-t-il pas d’artiste qui pourrait la représenter ? Ahmed gamberge cette fois un long moment avant de répondre timidement : « Fernandel ?… »

« IAM, Patrick Bosso, Soprano, La Fonky Family » : Mounir a des références. Derrière le comptoir, celui qu’on appelle « Toto » acquiesce et rajoute des noms plus anciens à la liste des célébrités marseillaises : « Fernandel, Raimu. » Deux générations d’artistes. Les premiers cités, essentiellement des rappeurs, ne sont pourtant pas fils des comédiens des films de Marcel Pagnol. Soprano, ceux de la Fonky Family et d’IAM sont d’origines malgaches, comoriennes, italiennes, martiniquaises, espagnoles, corses, toulousaines, algériennes, réunionnaises, sénégalaises. C’est dans leurs paroles que Mounir et Toto se reconnaissent.

Toto tient un bar du 14e arrondissement. La trentaine, nés à Marseille de parents algériens, les deux compères pourraient être les enfants de l’épicier Ahmed. « Fernandel a disparu, dit celui-ci, les enfants ont repris la langue. » L’accent des deux amis ne chante pas comme celui des acteurs de « Marius » ou de « La fille du puisatier ». Mais ils n’en sont pas moins fiers. « L’accent de Marseille, il est pimenté, dit Mounir. C’est le plus beau du monde. Enfin, de France. Les gens du nord, ils nous font répéter, tellement ils l’aiment. Il fait tomber les gonzesses. »

L’accent de Marseille, Alain le connaît bien : il l’a. Il l’affirme simplement, sans fierté ni honte. Né dans le 15e arrondissement de parents marseillais, Alain doit avoir cinquante et quelques années. Dans le hall bondé du métro où il est employé comme surveillant, il énumère son « top 3 » des représentants du parler marseillais : « Fernandel, Raimu, Andrex. » Des comédiens qu’on connaît en noir et blanc. Et qui ont le même accent que lui. Pas de célébrité vivante ? « Actuellement, il se perd, l’accent. Il devient un amalgame. Il prend du nord-africain, des banlieues. On ne le parle plus guère, aujourd’hui, le vrai marseillais. » Alain se considère comme l’un des derniers représentants de son accent maternel. Le « vrai » parler marseillais, pour lui, ce n’est pas du folklore, mais c’est déjà du passé.

Dans le quartier Noailles, en centre-ville, deux sœurs sont responsables de « Tam-ky », une boutique de produits orientaux. La plus jeune avait 18 mois quand elles sont arrivées en famille à Marseille. Bêline et Sylvie interpellent les employés du magasin en vietnamien, leur langue familiale, mais répondent en français avec un accent, une verve et un sens de l’exagération digne du comique Patrick Bosso, le seul artiste Marseillais contemporain qu’elles connaissent. « C’est trop beau chez nous. Quand on parle, on sent le pastis, le soleil, Notre-Dame, c’est pas beau, ça ?
– On sent la chaleur marseillaise !, reprend Sylvie.
– L’été on a la mer, on a la montagne…
– Qué bras, il te parle de l’accent, là, il te parle pas de la région !
– Ah !
– Mais c’est vrai que dans l’accent, on a déjà la région. »

Bêline fait remarquer qu’elles ne parlent pas le même Marseillais : « Je sais pas si vous l’entendez. Ma sœur, elle a pas fait d’études comme moi. Elle, c’est « quartier », c’est le marseillais de la rue. Et moi c’est le marseillais « correct », avé le petit accent : tsi, tsi, tsi… Vous les entendez, les cigales ? »

Bobuns, rouleaux de printemps, gingembres confits circulent d’un côté à l’autre de la caisse enregistreuse. Les deux sœurs se croisent et se recroisent pour servir leurs clients qu’elles tutoient sans façon. « On n’oublie pas nos origines, reprend Sylvie. On fait les fêtes, les traditions, tout ça. Mais on se considère comme Marseillaises. On a été à l’école ici, on a la mentalité d’ici, on a eu des enfants ici, on est mariées avec des Français… – Quand on retourne au bled, ajoute Bêline, on se moque de nous parce qu’on a pris l’accent marseillais. Et ici, quand ceux du nord ils viennent, ils sont morts de rire parce que j’ai l’accent marseillais avé les yeux bridés. »

Texte et dessin : Gérard Ollivier (Atelier de journalisme de Marseille), pour le Marseille Bondy Blog

Reportage réalisé dans le cadre de l’Atelier de journalisme de Marseille. Vous pouvez retrouver les autres articles de l’AJM sur leur blog « C’est quoi l’histoire? »

Gérard Ollivier

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