Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don



portemonnaie. Gage d’une bonne intégration, le teen-ager se doit, paraît-il, d’être sapé selon les codes du moment. Sinon, « t’es qu’un boloss ! » – une sorte de sous-ado. S’habiller, se chausser, se parfumer, se customiser avec de la marque, et uniquement de la marque, ce n’est pas que tendance, c’est obligatoire ! Du slip aux chaussettes en passant par les barrettes (à cheveux), ne rien laisser au hasard. Peu importe si la sacoche « Dior » est une imitation made in petites mains asiatiques, ce qui compte, c’est de l’avoir et surtout d’être vu(e) avec. Pour gagner le droit d’être « respecté ».

Kenza, 18 ans : « Les vêtements du marché, ça s’élargit ou ça se déforme, ça déteint, il y a une grande différence. H&M par exemple, c’est pas pourri, c’est de la bonne qualité, mais c’est pas trop stylé. Moi, mon kif, c’est la marque. Je porte de la marque à cause du regard des gens dans la rue. T’es mal regardé quand t’es pas bien habillé, t’es mis à part. Du coup, ça fait des groupes, il y a ceux qui sont ultra tendance, et les autres. Ma dernière folie a été de m’acheter un sac Armani pour 200 euros. J’ai aussi un sac Guess pour le même prix. » Des tenues ou accessoires normalement réservés aux soirées, qui s’affichent banalement en l’école, au travail, ou à l’assedic.

Kenza, qui alterne les contrats à durée déterminée et les recherches d’emploi, nous explique qu’elle n’économise pas d’argent en vue des périodes « sans ». « Si la galère arrive, au moins j’aurai eu mon sac de luxe payé avec mon salaire. C’est pour être unique. »

Mais être unique, n’est-ce pas oser s’habiller juste pour ne pas être nu ? Mais qu’est-ce qu’elle raconte, celle-là ? semble dire Kassim, 20 ans. « Depuis l’âge de 10 ans, je porte la marque. Ça a commencé par le crocodile, mais maintenant, c’est fini, Lacoste c’est pour les banlieues. Après, y a eu G-Star, Replay, Diesel et plein d’autres marques encore qui sont arrivées. – Toutes aussi chères les unes que les autres ? – Ben ouais, un jean Diesel, c’est 200 euros minimum, mais ça peut monter jusqu’à 500 ou plus, y a pas de limites. L’autre jour, j’ai accompagné mon pote aux Galeries Lafayette où il s’est acheté une paire de baskets Prada à 550 euros. » Là, c’est sûr, ce ne sont pas les parents qui paient. Qui alors ? Les ados eux-mêmes. Avec quel argent ? Celui gagné en entreprise pendant les vacances, mais celui, aussi, pour certains, glané dans de menus trafics.

L’envie n’est pas ici un péché capital, elle est un carburant : « Il faut porter tout ce que l’autre porte, poursuit Kassim. Tout à l’heure je marchais dans le quartier et y a un pote qui m’a demandé où j’ai acheté ma nouvelle paire de baskets G-Star. Je lui ai dit où les trouver mais pas dans la même couleur que les miennes. »

Des parents résistent aux diktats de leurs grands enfants. D’autres abdiquent. A moins d’éteindre les téléviseurs définitivement, d’éviter les rues et les transports en commun, de boycotter les radios, il est impossible d’échapper aux pubs sous tous formats.

Karima, 20 ans, est une fille raisonnable. Elève à l’école de médecine, elle est du genre sobre : « Un jeans propre et une veste classique, c’est pratique et présentable, ça me suffit. » Elle dit ne pas bien comprendre l’intérêt qu’il y a à se parer de « fausses ou vraies marques de riches ». De toutes façons, ses parents ne sont pas adeptes de la fashion-victime attitude : « Ils ne toléreraient jamais que je me pavane tel un panneau bénévole de promotion de marques .»

Nadia Méhouri
(Paru le 21 avril 2009)

Nadia Méhouri –

Articles liés

  • Étudiants ultramarins : une rentrée à des milliers de kilomètres de chez eux

    Étudier dans l’Hexagone implique, pour de nombreux jeunes ultramarins, de partir à des milliers de kilomètres de chez eux. En 2023, 39 700 étudiants ayant obtenu leur baccalauréat dans une académie ultramarine poursuivaient leurs études dans l’Hexagone. Entre offre de formation limitée, éloignement familial et découverte d’un nouveau quotidien, cette mobilité impose une double adaptation.

    Par Iris Pastel
    Le 25/09/2026
  • Affaire Emmodem : l’Algérienne qu’on croyait connaître

    Une mère voilée, un père sous OQTF, du « sang DZ » et de l’islamophobie : il n’en fallait pas beaucoup pour donner vie à l’alter ego algérien inventé par la streameuse Emmodem. Une affaire qui en dit peut-être autant sur son autrice que sur les clichés qui ont permis d’y croire.

    Par Sofiane Zerouala
    Le 28/08/2026
  • Racisme au travail : ces violences qui abîment la santé mentale

    Au printemps, l'Institut d'études et d'actions citoyennes (IEAC) organisait un colloque consacré aux discriminations raciales au travail et à leurs conséquences sur la santé mentale. Professionnel·les de santé mentale, juristes, représentant·es syndicaux et salarié·es se sont retrouvés pour mieux reconnaître et combattre ces violences.

    Par Farah Rhimi
    Le 06/08/2026