Des toasts de foie gras, des tranches de saucisson, des minis saucisses piquées sur une brochette agrémentée d’un cube de fromage sont disposées sur une table habillée d’une nappe vert anis, saupoudrée de paillettes. Des dattes fourrées à la pâte d’amandes, des loukoums et des dragées offrent une note sucrée à l’ensemble. Le buffet doit sustenter la cinquantaine de personnes conviées à l’inauguration du premier supermarché halal de Nanterre (Hauts-de-Seine, 92). Même le maire est de la partie. Rachid Bakhalq (photo) le créateur du concept accueille Patrick Jarry (PCF). Très vite, on lui offre une flûte d’un breuvage pétillant. Du champagne ? Sûrement pas. Si la boisson en question l’imite à merveille, elle est 100% halal donc sans alcool.

Rachid Bakhalq, 30 ans, explique à l’élu vouloir créer du lien social et s’appuyer sur les recettes qui ont fait les beaux jours du commerce de proximité. Il compte organiser par exemple des dégustations afin d’imiter le commerçant à l’ancienne qui fait goûter ses produits à ses clients. Il bataille pour assurer la traçabilité des produits, son exigence. « Près de 1400 produits sont référencés, tout est vérifié. » assure le trentenaire. Le maire s’interroge sur les bières sans alcool, «  c’est une boisson à base de malt et de houblon » explique Rachid. La discussion s’oriente ensuite sur les travaux réalisés pour donner naissance à cette boutique au look très moderne et design.

Le souhait de Rachid c’est de parvenir à allier sous une même enseigne « le meilleur de l’Orient et le meilleur de l’Occident ». Il cite en exemple la gamme de thés importée du Maroc qui cohabite avec le Nutella sur les étals de la boutique aux murs verts anis. Malgré l’enthousiasme manifeste du concepteur, le halal fait aujourd’hui polémique. Le maire esquive cette question et explique ne pas souhaiter communiquer sur le sujet. Il confie néanmoins être « heureux qu’un magasin s’ouvre à Nanterre. Ils travaillent, ils sont jeunes c’est bien. Et puis il ne faut pas oublier que Nanterre est une ville fondée par les migrants, c’est la ville du vivre-ensemble. Tout le monde a sa place ».

Anis, le responsable du magasin balaye lui aussi la polémique et explique plutôt qu’il souhaite agir de manière pragmatique pour changer l’image du halal. Il avoue que l’ambition de Hal’shop est de dépoussiérer l’image du commerce de proximité incarnée par « l’Arabe du coin ». Ceci « en misant sur l’esthétique ». Tourné vers l’avenir, Anis rêve de voir le magasin devenir une enseigne franchisée « dans trois, quatre ans » espère-t-il.

Dounia est caissière. Agée de 22 ans, elle explique que trouver un travail à mi-temps permettant de poursuivre ses études d’arabe lorsqu’on porte le voile  est un tour de force. Rachid Bakhalq a accepté qu’elle le porte à la manière d’un turban, vert anis aux couleurs du magasin. La jeune femme s’extasie sur la gamme de bonbons qui propose vingt-sept variétés différentes, garantis sans gélatine de porc. « Avant je devais aller jusqu’à Courcouronnes m’approvisionner en bonbons qui coûtaient près de 3 euros ». Maintenant elle peut craquer pour les marshmallows vendus à 1, 20 euros. Elle apprécie aussi la gamme de nourriture rapide comme le hamburger qu’elle affectionne particulièrement, « cela change du sandwich au thon ». Elle confie aussi avoir été surprise, plus d’une semaine après l’ouverture du magasin, de la diversité de la clientèle. « Nous avons tout les profils.  Je pensais qu’il n’y aurait que des Musulmans. Et nous avons même des habitués ». La large palette d’épices attirerait plus d’un client.

Delphine, chef de projet ayant travaillé à la création de l’univers de la boutique et cliente aujourd’hui, en profite pour s’approvisionner. « J’habite à Barbès et pour trouver ces produits il faut aller à la boucherie. Ici l’environnement est moderne au moins » explique-t-elle, alors qu’elle a au bras un panier rempli de « raïb » du lait caillé, d’Ifri, une boisson gazeuse, de Cacolac et de thé au jasmin. Elle justifie son amour des produits exotiques par ses voyages. Que le magasin soit estampillé halal ne la dérange pas, « ça arrange les gens, poursuit-elle, qui ont vraiment besoin de cela, mais ça ne change pas le goût de la viande par exemple. »

Si beaucoup des produits proposés sont disponibles dans la majorité des boucheries musulmanes, une attention particulière a été apportée à la gamme de plats préparés ou aux produits d’épicerie. Ainsi le célibataire endurci musulman trouvera-t-il son bonheur dans les rayons. Une soupe au poulet peu ragoûtante  est aussi proposée à la vente. Il peut aussi se rabattre sur le plat de poulet byriani, sur le gratin de macaronis, le hachis parmentier, la pizza au chorizo ; ou ,se livrer à une orgie de saucisson et autres mortadelles. Le tout copieusement arrosé d’Ifri, de Mirinda ces boissons aux couleurs fluo et à la composition chimique ou de Moussy, la bière halal importée d’Arabie Saoudite.

Rachid est intarissable sur son bébé. Il est fier d’avoir pu dépasser les craintes initiales de ses interlocuteurs concernant la création d’un tel magasin «  c’est sûr que c’est plus simple d’ouvrir un supermarché bio. » Son projet est né d’une frustration reconnaît sans ambages l’ancien acheteur chez Danone. «  J’en avais marre de manger du Filet O’ fish au Mc Do, du poisson au restaurant  » raconte le jeune homme qui ne transige pas sur le halal. « J’aime manger. Au pays de la gastronomie on doit aller aux quatre coins de Paris pour trouver du foie gras ou du confit de canard par exemple. Pour faciliter les choses j’ai souhaité tout réunir au même endroit. »

Cette centralisation lui permet aussi de contrôler les produits qu’il propose à sa clientèle. Pour éviter les magouilles du créneau halal, qu’il dénonce lui-même, il s’est adjoint les services des contrôleurs de la Mosquée de Lyon présents lors de chaque abattage, et fait confiance à ses fournisseurs, qu’il a lui-même sélectionné. Il importe des produits, de l’épicerie, de neuf pays différents. Près de 15%  sont même des exclusivités comme ces « m’semen », ces galettes surgelées importées de Malaisie. Autant de recettes qui, il l’espère, parviendront à convaincre la clientèle qu’il vise, « la classe  moyenne » ces fameux « Beurgeois ».  Le marché du halal reste juteux, selon une étude de la société Solis, puisqu’il pèsera près de 5,5 milliards d’euros en 2010.

Pour autant, il pensait «que le consommateur  halal  était plus mûr et était un consommateur avisé prêt à payer plus cher pour s’assurer de la qualité de ce qu’il mange. En réalité il voit halal alors il achète. Il n’en a rien à faire et renvoie la responsabilité sur l’autre. » De fait, il est obligé de rogner sur ses marges pour rester compétitif. Rachid Bakhalq confie avoir investi « plusieurs centaines de milliers d’euros » sans vouloir préciser ou expliquer ce chiffre, concurrence oblige. Il précise être épaulé par des investisseurs comme les Business angels ( ce « parrain » est une personne physique qui investit sur ces fonds, dans une entreprise et met à disposition ces compétences, ses relations…) . Le créateur de Hal’Shop, se donne plusieurs mois pour être rentable, comme tout nouveau commerce.

Le nom de la boutique, même s’il s’en défend, laisse planer l’incertitude. Rachid Bakhalq explique que « hal » fait référence soit aux halles ou au halal. Il explique ce double sens par son envie de mêler sa double culture et de l’affirmer. Il raconte même que les premiers clients sont intrigués par le halal et posent des questions sur le champ recouvert par cette notion. « Et puis celui qui s’en fout du halal, il voyage », conclut-il.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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