Guet-apens. Mais cette fois-ci, il ne s’agit pas de moustiques. Je dormais paisiblement quand je sentis une main passer sur mon dos. Celle de ma cousine : « Réveille-toi c’est urgent ». Petite feinte de cul : je me retournai, lui montrant mon fessier en guise de réponse. « Ta tante Fatma t’appelle, elle veut te voir tout de suite ». Elle savait que je ne pouvais rien refuser à ma tante, 90 ans et toutes ses dents.  Je me levai, en prenant soin de la bastonner du regard, du genre « t’as de la chance » et en enfilant mon t-shirt Dragon Ball Z  indémodable : Freezer devant, Broly derrière et Sangohan sur les manches.

Feinte de cul bis : Lassaad se permit de lâcher quelques salves. Bien que nous nous étions pris le bec quelques secondes plutôt, ma cousine me jeta un mouchoir pour me couvrir le nez et une pilule de cyanure au cas où.  L’instinct familial. L’odeur était insoutenable. Je toussotai, avant de m’apercevoir que le textile du short de bain avec lequel Lassaad dormait avait cédé. Mon oncle avait tout vu. Tout entendu. Tout senti. Il voulait dire quelque chose. En vain. Il s’écroula près de moi, en prenant le soin d’essuyer la confiture de figues qu’il avait sur les doigts sur Freezer.

Ma tante habitait la rue d’à côté. La porte était ouverte. Bizarre. Elle demanda à son mari de me fouiller. « Passe-lui ton passeport. Je ne voudrais pas que tu te fasses la malle pendant que je t’interroge » :

Tiens, pourquoi t’es pas marié ? T’as une copine ?

Ma tante, arrête. Tu sais ce qu’est l’intimité ?

Epargne-moi tes conneries. Merci. Bon, j’ai quelqu’un pour toi. Elle t’a vu sur « lboug » de mon fils.

Le Facebook. De la sueur dégoulinait de mon front. Je trouvai mon salut dans une ouverture impromptue de la porte.  Je me sauvai. « Ramenez-le vivant ce con ! » hurlait-elle. Deux de ses fils se couchèrent au bout de 10 mètres, terrassés par leurs trois paquets de cigarettes quotidiens. L’autre au bout de 25 mètres quand il vit mon regard déterminé et la vigueur avec laquelle je le caillassais. Moi au bout de 26, vaincu par les prince Granola, les Kebabs et les Dragibus. Je rampai donc jusqu’à la maison de mon oncle, qui avait été mis sous perfusion : « Lassaad ? C’est toi ? ».

Ma tante avait briefé tout le monde dans la ville. Je ne le savais pas, mais j’étais déjà condamné.  Elle me suivait partout. Oui, partout. Même dans l’arrière-salle du café Chichkhane, près de la gare des louages. Elle avait envoyé son fils, Iheb pour me pourrir ma Boga Cidre : « On t’a à l’œil ». Je sollicitai donc l’aide de mon fidèle acolyte, mon cousin Issam. Le bougre était aussi au parfum : « Une fille est venue voir ta tante il y a quelques semaines. Je crois que c’est sa voisine. ». Mon oncle Mohamed savait aussi. « Tonton, sors-moi de là ». Il se marra, en se frottant les yeux : « C’est ton guêpier cul plat…Lassaad ? ».

J’avais donc modifié mes habitudes. Changé de QG. Avec Issam, on squattait désormais vers le quartier Eddir. Un soir, il m’indiqua une fille, assise, seule, à la terrasse d’un café branché de la ville. « Je crois que c’est elle cousin. Ouais c’est elle ». Elle était grande, élancée. De grands yeux bleus, un sourire magique. Je mettais tous mes bons principes de côté. Pour un crevard comme moi, c’était inespéré. Du pain béni :

–  Si tu n’es pas chaud, je veux bien tenter ma chance

–  Et Cyrine, ta copine ?

Elle veut me larguer. Ce serait une belle vengeance. Comme vous dîtes en France, « la vengeance est un bon plat ».

Certes. Je me frottais les mains. J’étais en train d’échafauder un plan d’attaque quand Issam me devança. Je n’en croyais pas mes yeux. Il l’aborda : « Ça va ? Tu attends quelqu’un ? Je voulais juste te demander. Il faut que j’envoie un message à un ami, ni moi, ni mon cousin POURTANT venu de France n’avons du crédit. Puis-je ? ». Elle lui tendit son téléphone. « Désolée, je dois m’en aller ». Issam ricanait : « J’ai son numéro mon gars » :

Tu as fait comment ?

–    Je me suis envoyé un message à moi-même avec sa puce

–  Et ça t’avance à quoi ?

Pourquoi es-tu jaloux ?

J’hésitai à parler à ma tante. Juste par curiosité, pour prendre des renseignements. Si je le faisais, elle prendrait ça pour un oui. Elle est de la très vieille école ‘Amti Fatma. Elle commencerait à s’emballer.  A tirer des plans sur la météorite, qui finirait, et ça ne fait aucun doute, par s’écraser sur un coin de ma gueule. Je décidai donc de squatter le quartier Eddir pour la recroiser. Au début, j’y allais en début d’après-midi. Et puis, j’y fonçais dès le réveil. Je maintenais Issam à distance. Je lui mentais donc sur toute la ligne : « Je bosse sur un très très gros reportage, lâche-moi merde ».

27 juin, 18h04, je la revis enfin. Radieuse. Je me souvenais des cours prodigués par Nordine, mon voisin du bloc 29 – « le râteau est notre destin, mais hors de nos frontières, il peut y avoir un miracle »– et m’invitai à sa table.  Elle souriait.  Elle était belle, intelligente. Nous avions pas mal parlé de politique internationale. De la France, où elle avait suivi avec attention la défaite de Nicolas Sarkozy aux présidentielles : « Mais dis-moi, toi si tu étais président, qu’aurais-tu fait pour sortir ton pays de la crise ? Dis-moi, ça m’intéresse ».

Je transpirai une nouvelle fois. Le petit moi diabolique dans mon cerveau malade soupirait : « Putain, c’est le bac ou quoi ? Trouve une pirouette mon con ou c’est foutu ». Elle s’impatientait. Le petit démon me souffla une parade, que je récitai avec brio : « Tu sais, moi, je pense qu’indubitablement et dans la mesure où…oh pardon, mon téléphone sonne, c’est ma mère ». Une excuse lâche. Certes. Mais Amira – c’est son prénom- semblait calée sur la question. Je ne pouvais pas tout faire foirer. Vers 20h, elle se leva. « Je dois y aller, j’ai passé un bon moment ». Et moi donc.  J’avais tout prévu : Issam me filerait le numéro, ce qui me permettrait de passer outre Ta Fatma.

Je me levai moi aussi. Iheb, le fils de Fatma, était là. Il avait tout vu. « Tu m’espionnes cousin ? ». Il hocha la tête : « N’importe quoi ! Mais dis-moi, c’est qui la superbe fille qui était avec toi ? Tu aurais dû dire à ma mère que tu étais déjà engagé, elle t’aurait lâché la grappe ». Je n’étais pas sûr de comprendre. J’avais peur de comprendre. J’étais tétanisé : « Ben ce n’est pas elle la fille dont me parlait Ta Fatma ? Pourtant Issam… » :

–  Mais t’es fou ! Pas du tout même. Si c’était elle, j’aurais divorcé depuis longtemps pour me consacrer à elle à plein temps. Non, c’est elle là-bas. Au fait, pourquoi tu es toujours fourré avec ce cinglé ?

Peut-être parce que je le suis aussi. Il m’indiqua une autre fille. Rien à voir avec ma Amira. Non, absolument rien.  Ma gorge se noua. Mon petit démon se foutait de ma gueule. Il y avait Nordine aussi. Il était là, j’entendais sa voix brisée par les beuveries et le célibat en CDI. Iheb me tira de mes rêveries :

C’est autre chose hein. Haha. A part le front et les avant-bras, elle n’est pas trop mal. Haha. Dieu est avec toi mon cousin. Oh le con !

Je me sauvai en courant. Pas trop vite non plus. En fait, avec le recul, c’est dans ma tête que je me voyais sprinter. En réalité, je marchais vite.  Je remontai vers le quartier de Ain Mnekh, quand je croisai Issam. Chapelet d’insultes en guise de salutations. Il se vengea en douchant mes derniers espoirs :

Selon mes informations, elle a déjà quelqu’un. Si je puis me permettre de traduire : c’est mort pour toi. C’est MORT. M-O-R-T.

Nordine m’apparut une nouvelle fois.  Même dans mon hallucination, il était complètement bourré : « Elle a une tête d’Igloo, certes. Mais à ta place, je ne ferai pas la fine bouche. Si tu n’es pas chaud, je veux bien tenter ma chance moi. Envoie-le number de la belette sur mon adresse Caramail ou par la poste. »

Ramsès Kefi

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