Des mots durs, effroyables ! Ces garçons interrogés dans le reportage « La Cité du mâle », diffusé mercredi soir Arte, n’ont que haine et rancœur à offrir et à partager. C’est dommage pour eux. Ils sont en plein crise dans leur processus de construction. Partagés entre tradition et modernité, entre culture française et celle de leurs parents, entre leur identité d’adulte et leur adolescence, ils sont perdus. Ghettoïsation, rejet, absence de père et d’éducation, échec scolaire… Un cocktail explosif en somme.

Certains n’ont même pas la chance de vivre leur enfance et leur adolescence avec ce que tout ce que cela induit. L’absence de père les propulse directement au rang de pater familias. Avec cette confusion des rôles, point d’équilibre. Ne sachant comment faire, il reproduit des schémas anciens qu’il ne maîtrise même pas.

Ce genre de propos, je les entends à de rares moments, de façon plus ou moins édulcorée, ça et là au gré de mes allées et venues dans les transports parisiens et les centres commerciaux. Il s’agit parfois de provocation, d’affirmation de soi, de désir de se faire remarquer. Ces propos émanent presque toujours de petits jeunes en mal de reconnaissance. En groupe, ils se sentent pousser des ailes et osent dire l’impensable. Il sont le fait aussi de certaines adultes, qui les expriment de façon plus discrète et moins agressive.

Qualifier d’« erreur » le fait de brûler mortellement une jeune fille pleine de vie et d’espoir, Sohane, c’est tout simplement intenable. Se tromper de numéro de téléphone, faire des fautes d’orthographe, oui, ça, ce sont des erreurs qui peuvent arriver à tout le monde. Que dire de ces filles qui abondent dans cette logorrhée ? Elles protègent tout simplement leurs arrières. Elles essaient de survivre (camouflées dans leurs accoutrements de garçon), comme les homos qui se cachent et s’en vont pour des contrées plus accueillantes.

Mais certains jeunes sont à des années lumières de ces clichés. Ils sont complices, dans le bon sens du terme, cette fois, avec leurs sœurs, les protègent des carcans de la tradition et favorisent même parfois leur émancipation. Ce type de documentaire est à double tranchant. Il montre une réalité, qui n’est pas celle de tous les jeunes. Une réalité dérangeante qu’il convient de regarder en face mais qui va jeter le trouble sur d’autres jeunes équilibrés qui respectent les femmes. Sauf que ceux là sont discrets. On ne s’intéresse pas à eux, comme on ne s’intéresse pas aux trains qui arrivent à l’heure. Au royaume des documentaires, le bien ne fait pas recette.

On a beau rappeler cette devise devenue tellement banale : « Il y a des bons et des mauvais partout, il ne faut pas faire d’amalgame, ils ne sont pas tous comme ça », rien n’y fait les a priori sont là, gravés dans notre esprit de façon inconsciente et insidieuse. Il faut une bonne dose de prise de conscience et de volonté pour s’extraire des possibles amalgames. Mais on n’a pas toujours envie de faire cet effort. On va souvent à la facilité. Il est tellement plus simple de s’abandonner aux démons de la peur.

Iman, l’homme marié, père de deux enfants, dont le témoignage ponctue le reportage, est un peu de baume au cœur. Il représente un contre-exemple parfait, rempli de douceur. Eduqué, charmant, tolérant, travailleur. Il prouve qu’il n’y a pas de fatalité. Je suis sûr, je le sais, qu’il y en a beaucoup d’autres comme lui.

Tassadit Mansouri

L’honneur de la famille

Suite au reportage d’Arte, j’appelle un ancien fonctionnaire de la police judiciaire. Ce dernier a eu beaucoup à traiter d’affaires de viols, de violences dans les cités. Il m’explique le cas d’un jeune frère faisant semblant de violer sa sœur pour lui « montrer ce qu’est une salope ».  Cet ex-policier me rapporte l’exemple d’une jeune fille qui, pour échapper aux représailles de son père un jour où elle avait 20 minutes de retard après la sortie de son travail, avait dit avoir été violée et torturée. Et pour faire plus vrai, elle s’était brûlée le corps en plusieurs points avec une cigarette.

Des filles, poursuit l’ex-fonctionnaire de la police judiciaire, recourent à la protection de leur frère, figure du « pater familias » à l’image de Rachid, qui veille sur sa famille. Ainsi, une adolescente importunée par un homme dans un bus appelle son frère par téléphone. Rapidement, il rapplique avec des copains et inflige une correction à l’homme qui en aura pour six mois d’arrêt de travail.

Dans le reportage d’Arte, un protagoniste affirme que de toute façon, « une meuf tu lui mets une baffe, ça met les idées au clair ». Beaucoup de filles interrogées se disent « oppressées » de ne pas pouvoir fumer, sortir, rencontrer des garçons… Mais certaines, par leurs déclarations, semblent légitimer cet état de fait. L’une d’elles dit « qu’il faut pas se plaindre s’il y a autant d’agressions (contre les filles) ». Tant qu’une fille « se respecte » elle n’a aucune raison d’avoir des ennuis, entend-on. Pour Alex, 22 ans, « une femme faudra qu’elle soit vierge, qu’elle soit propre, si elle a déjà fait, ça sert à rien ». L’honneur de la famille, du nom est en jeu. Les réalités décrites dans « La Cité du mâle » sont consternantes, considérant les témoignages recueillis.

Aude Duval

Tassadit Mansouri

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