Mais qui sont les mamans tigres ? Des mères de famille qui éduquent leurs enfants de façon autoritaire, pour ainsi dire militaire. Pas de télé parce-que cela abîme le cerveau de l’enfant ; lever à 5 heures du matin ; toujours avoir de très bonnes notes à l’école, viser l’excellence… C’est ce qu’explique et défend Amy Chua dans un livre, intitulé en anglais « Battle Hymn of the Tiger Mother », qui fait polémique.

Cette enseignante en droit à l’université de Yale et mère de famille, prône une éducation « à la chinoise », super stricte. Elle critique fermement les « méthodes occidentales », qu’elle juge trop laxistes. Elle, par exemple, ne laisse pas ses enfants allez a un gouter d’anniversaire, ne les autorise pas à dormir chez leur copains/copines, et ne leur montre aucune émotion affective. Anecdote frappante : quand l’une de ses filles lui fit un dessin pour la fête des mères, elle le déchira. Trop mal fait à son goût.

Que pensent des mères, de Vitry-sur-Seine (94), de cette éducation à la dure ? L’une d’elles, d’origine antillaise et chinoise, mère de deux enfants, tous deux âges de 18 ans, est plutôt relaxe avec eux. Pas de prise de tête. « J’ai toujours laissé mes enfants libres de faire ce qu’ils voulaient. Bien sûr, j’ai eu des moments de fermeté, pour des bêtises, les mauvaises notes, l’afflux excessif de copine à la maison », dit-elle. Ses enfants sont aujourd’hui de jeunes hommes, entrés dans la vie active. Elle reconnaît un mérite à la « méthode Chua » : une certaine sévérité contribue à éviter l’échec scolaire. Accorder trop de libertés aux enfants peut les amener à faire n’importe quoi.

Une autre mère, franco-sénégalaise, âgée de 30 ans, a deux filles, l’une de 3 ans, l’autre de 4. Elle me raconte avec le sourire que ses filles sont de vraies chipies mais qu’elle ne pourrait pas suivre les conseils d’éducation d’Amy Chua. Trop barbares, selon elle. « Ce n’est pas parce qu’on est dur avec ses enfants qu’ils deviendront des adultes intelligents et responsables, estime-t-elle. Ce qu’oublie cette femme, c’est que ses enfants sont des êtres humains et les enfants sont très vulnérables. Il faut les traiter avec douceur et pas comme s’ils allaient passer le concours d’entrée à l’ENA. »

Voici un père de famille de 54 ans, d’origine congolaise. Qui connaît bien les enfants. Il en a sept. Le plus grand est une femme de 31 ans et le plus jeune est une fille de 10 ans. Trois fils et quatre filles. « J’ai toujours laissé faire mes enfants en faisant attention à ce qu’ils évitent les abus, confie-t-il. Je suis d’accord avec certains points évoqués par cette enseignante américaine, dans le domaine scolaire notamment, dans le suivi éducatif. C’est important mais cela n’est pas nouveau. C’est la responsabilité des parents d’êtres toujours derrière leurs enfants même s’ils nous détestent par moment. Mais je m’en moque, on fait cela pour leur bien. On peut les priver de certaines choses mais pas de se faire des ami(e)s, de sortir ou de dormir chez des ami(e)s. C’est pour eux un moyen de découvrir le monde, de connaître les autres, un mode de socialisation. Chacun est libre de choisir l’éducation de son enfant. »

Les parents que j’ai interrogés ne sont donc pas preneurs, ou que très marginalement, de la méthode Amy Chua. Eux parlent davantage de liberté et d’épanouissement des enfants. Cette attitude plutôt « cool » tranche avec la vision que l’on a parfois de « l’éducation à l’africaine », qui passe pour être sévère et, par certains aspects, proche de celle vantée par la professeure de Yale. Madame Chua, peut-être auriez-vous quelques conseils à prendre du côté de chez nous ?

Irène Alambwa

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