Après une longue attente du bus pour rentrer chez moi au terme d’une dure journée de labeur, je m’installe à une place. Je prends de volée la conversation des trois jeunes filles à qui je tourne le dos. « En ce moment, dit l’une, il y a trop de jeunes qui meurent. Tu sais, le frère de Djamel, ben il est mort en prison. Sa mère est complètement détruite, ça faisait six mois qu’elle ne l’avait pas vu. » Ces quelques paroles ont suffi à me faire revenir quinze années en arrière.

Me voilà en sixième en salle de classe, on vient d’apprendre qu’un élève du collège s’est fait poignarder dans la cité à quelques mètres de l’école. Il s’appelait Jérôme, et il est mort sous les yeux de son petit frère parce qu’il n’avait pas voulu donner sa montre. Je ne le connaissais pas, mais du haut de mes 12 ans j’étais profondément choquée. C’était la première fois que je côtoyais la mort de si près.

Au fil des à-coups du bus, reviennent à mon esprit toutes les personnes plus ou moins proches qui sont parties trop tôt. Zyed et Bouna morts électrocutés en 2005 ne sont que la partie émergée de l’iceberg des jeunes disparus. Ahmed, un de mes voisins, est mort à 20 ans dans un accident de voiture. Karamoko, autre voisin, est mort à 16 ans de noyade. Farid, mon cousin, mort dans un accident de jet ski en Algérie. Daphnée, la petite sœur de mon amie d’enfance, morte parce qu’elle ne supportait plus la vie. Elle s’est suicidée en se jetant du 10e étage de son immeuble, elle avait 17 ans.

Les aléas de la vie… D’aucuns diraient que nous sommes égaux devant la mort. Sauf qu’il ne s’agissait pas là de morts anodines, ou fortuites. Tous ces disparus étaient sous la pression de leur groupe. « Conduis plus vite, on va le dépasser » ; « je suis sûr que t’es pas capable de plonger de si haut » ; « je suis plus doué que toi en jet ski » ; « tu n’oseras jamais sauter »… Quelques paroles, des défis qu’on se lance pour rigoler entre amis, pour s’imposer en leader. Et pourtant, cette pression qui pousse ces jeunes à se mettre en avant, à prouver leur existence à travers un exploit peut parfois les conduire à la mort.

En abordant le sujet avec des personnes de mon entourage j’en suis arrivée à ce triste constat : s’il y a bien une chose avec laquelle les jeunes de banlieue ont un rapport privilégié c’est la mort. Dernière en date, celle qu’a vécue, pour ainsi dire comme témoin, Inès, du Bondy Blog. Un petit est tombé par la fenêtre dans une cité de Bobigny, il voulait voir sa maman descendue quelques instants pour chercher son autre enfant à l’école.

Puis il y a ceux qui s’en vont suite à des maladies, et ça, on n’y peut rien. Un ami a perdu son petit frère âgé de 12 ans d’un cancer, un autre perdu le sien, décédé d’une une crise cardiaque à 17 ans. Les générations précédentes ont vu beaucoup de leurs semblables mourir de la drogue ou du Sida. L’oncle d’un de mes cousins est mort de cette infection suite à une transfusion de sang contaminé.

Tous égaux face à la maladie ? Pas si sûr, si l’on en croit un article paru dans Les Echos :  « Nous ne sommes pas égaux devant le cancer. Les chiffres se sont dégradés en Seine-Saint-Denis », explique le Dr Christophe Debeugny, médecin chef à la direction départementale de la prévention et de l’action sociale de Seine-Saint-Denis.

Parfois, on connaît non pas la victime, mais la main qui lui a ôté la vie. C’est comme ça qu’il y a quelques mois, je me suis rendue compte que j’avais été au lycée avec celui qui a torturé et tué un jeune homme dans une cité à Bondy. Je croisais tous les jours dans les couloirs un futur bourreau… Je disais bonjour à une personne qui allait couper les doigts d’une autre, la bruler avec un fer à repasser, lui sectionner son appareil génital, et pour finir lui pisser dessus et la laisser agoniser.

Aujourd’hui, je suis blindée, je ne suis plus choquée par la mort. C’est peut-être pour cela que j’aspire à devenir reporter de guerre. Je ne dis pas que je ne serai pas heurtée par la guerre, mais j’y trouverai à la mort, plus d’explication, sans doute, plus de légitimité, même, qu’ici, où je vis.

Widad Kefti

Widad Kefti

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