Difficile d’exister quand une loi vous interdit l’essence même de votre commerce. Je me suis donc rendu à la chicha que je fréquentais à Paris depuis quelques années, rue des Pyrénées. Allais-je découvrir l’établissement fermé ? Heureusement pour la soirée, non. Mais la devanture a changé : un « Bail à céder » en barre la porte et de fins rideaux ont été installés sur les vitres.

A l’intérieur, la fille qui nous accueille habituellement n’est pas là. Il n’y a que le patron et deux de ses amis. Quant aux clients, c’est la première fois que je vois l’endroit complètement vide. Même si les tables n’ont plus de cendriers, la maison continue toujours à vendre de la fumée. Et comme il n’y a plus de parfum à la pomme, je me contenterai de la fraise pour cette probable dernière chicha dans ces lieux.

Adel, le patron, accepte volontiers de s’entretenir avec moi. Je lui pose la fameuse question qu’on a dû lui sortir des centaines de fois : « Alors ? Comment ça se passe depuis le 1er janvier ? – Eh bien tu vois, il n’y a plus personne ! Les gens ont peur maintenant ! » Le gérant est donc obligé de mettre la clef sous la porte : la situation est devenue désastreuse, il doit déposer les armes après quatre ans d’activité. Les deux personnes qu’il employait en ont déjà fait les frais. Avec un chiffre d’affaire de moins de 50 € par jour, il ne peut plus s’en sortir. Il aurait bien voulu transformer l’endroit en restaurant mais les locaux ne s’y prêtent pas du tout. Pour le moment, la maison continue donc à proposer la chicha pour ses derniers jours : l’Union des professionnels du narguilé dont il est membre lui a recommandé de ne pas stopper les chichas.

Et la police ? Comment a-t-elle réagit ? « Ils sont passé en civil et ont vérifié qu’on ne fumait plus de cigarettes, mais par contre pour les chichas, ils n’ont rien dit », explique Adel. Les policiers lui ont même dit que des Américains et des Français ont mis au point une chicha qui serait légal : ce ne sera plus du tabac mais de l’huile à la place, pour un coût de 800 euros pièce. La discussion se poursuit et Adel y va de ses thèses : le narguilé a conquis tous les pays, le tabac et les chichas proviennent des pays d’Orient, les pays occidentaux consommateurs ne profitent pas du marché ; là est l’explication. « C’est donc trop facile d’interdire les chichas à tabac et d’autoriser celles à l’huile. Le gouvernement nous fait croire que c’est pour notre santé, mais en fait c’est plutôt pour des enjeux économiques favorables aux pays occidentaux. »

Le décret anti-tabac vise en premier lieu les cigarettes, les bars à chicha en sont victimes indirectement. La thèse d’Adel me semble peu probable. Disons que les circonstances ne plaident pas en leur faveur… Sur le site de l’Union des professionnels du narguilé, la résistance s’organise. On y trouve moult conseils juridiques et recommandations pour continuer à exercer. On y propose même de suivre une procédure de demande d’indemnisation pour le manque à gagner.

Les bars à chichas sont donc pour le moment encore tolérés, malgré le décret, mais arriveront-ils à obtenir gain de cause ? Le dossier est toujours ouvert et à suivre !

Chou Sin

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