Le Café du Centre est un excellent poste d’observation et, après trois mois de présence ici, il suffit de s’asseoir à une table pour que, dans les minutes qui suivent, des conversations s’engagent, des contacts se nouent. Juste en face, l’Eglise; un peu plus loin la Mairie; de l’autre côté de la rue, le Monoprix…Ca circule toute la journée.

A 17heures, j’ai rendez-vous avec Camara Amara, croisé le matin même, qui vit à Bondy avec ses deux femmes, dont il a eu neuf enfants; tous dans le même appartement. Le plus jeune est âgé de trois semaines à peine, le plus vieux, Mamadou, a 19 ans.

Né dans le Nord du Mali en 1956, il est arrivée en France au début des années quatre-vingt pour travailler dans l’entreprise de nettoyage Guilbert Propreté, qu’il n’a pas quitté depuis. « Tout va très bien, pour moi, personnellement. Je suis très, très content. Je n’ai jamais eu de problème… »

Camara Amara est rentré une première fois au pays pour se marier, officiellement, en 1984. Sa première femme est âgée de 32 ans et lui a donné cinq enfants. Sa deuxième compagne, qui vient du même village, a 23 ans. Elle vient de mettre au monde son quatrième enfant.

Polygamie? Camara Amara s’amuse de ma curiosité.  » Pour nous, c’est comme ça, c’est notre vue, notre religion, nous avons grandi là-dedans. Vous qui nous avez colonisé, vous devriez savoir. Ca n’est pas caché. Ici, la loi m’interdit d’avoir deux femmes officielles, c’est normal, je dois la respecter, mais j’ai reconnu tous mes enfants. Les neuf portent mon nom. »

Jalousie?  » Même au pays, il y a des femmes qui sont jalouses. Certaines acceptent, d’autres n’acceptent pas. Les miennes acceptent. Et nous vivons en harmonie, sous le même toit.  » Heureuses?  » Ah oui! Elles sont très heureuses. » Il me regarde, l’air de dire: mon frère, pas de problème, tu peux me croire.

J’aurais voulu leur poser la question en direct, mais aujourd’hui ça ne sera pas possible. Une autre fois.

Désirent-ils d’autres enfants? « Ca n’est pas nous qui décidons. Dans la religion musulmane, on ne peut pas dire qu’on arrête…Ca voudrait dire qu’on aime pas les enfants. »

Il parle de ses fils et de ses filles avec fierté, le sentiment du devoir accompli  » Ils prient depuis l’âge de sept ans. Je paie dix euros par mois pour chacun pour qu’ils apprennent l’arabe. Ils ont deux leçons par semaine. J’aurais pu le leur enseigner moi-même, mais il y a des gens plus professionnels que moi. »

La polémique sur les caricatures de Mahomet?  » C’est irrespectueux. Mais je ne suis pas là-dedans, je ne me reconnais pas dans ces discussions. J’éduque mes enfants pour qu’ils vivent ensemble avec toutes les autres races, toutes les religions…Le respect humain, quoi. Avant, ces tensions n’existaient pas avant. »

Camara Amara a peu de temps hors de son travail. Il va à la Mosquée chaque vendredi, mais le reste de la semaine, il fait ses cinq prières quotidiennes chez lui. « J’ai deux ou trois patrons ». En plus de son emploi chez Guilbert Propreté, il sort et nettoie les poubelles dans les immeubles du quartier.

Il détaille volontiers les revenus de la famille: il ramène 2’700 euros par mois, les allocations familiales 1’300 euros. Quand ses femmes travaillent (elles font des ménages), elles gagnent chacune entre 400 et 800 euros par mois. Pour l’heure, l’une est au chômage, l’autre en congé maternité. Ils vivent à douze dans un trois pièces avec salon. Le loyer subventionné s’élève à 440 euros par mois. Camara Amara vient de faire la demande pour un appartement plus grand. Ce qui ne l’empêche pas de répéter, avec un grand sourire:  » pour nous, ça va bien, ça va très, très bien. »

Son fils aîné étudie l’informatique et travaille une semaine par mois à l’aéroport de Roissy, au fret. Sa fille de 17 ans est à l’école d’infirmière…Les plus jeunes suivent leurs classes à Bondy…Il rêve parfois de retourner au pays, mais comme ses enfants vont grandir en Europe, une fois à la retraite, il fera les aller-retour. Idéalement, huit mois au Mali, quatre mois ici.

Depuis son départ de Marena, les conditions de vie se sont bien améliorées. Son village n’a pas encore l’électricité, mais grâce à l’argent versé par des Maliens de l’étranger, comme lui, l’Association Djama Digi a installé l’eau courante et construit un hôpital. Le téléphone?  » Nous l’avons aussi, maintenant. » Il brandit son mobile. Dans la région, les antennes de télécommunication poussent plus vite que les minarets.

Par Alain Jeannet

Alain Jeannet

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