Au sein des quartiers populaires, on vit moins longtemps que dans les milieux aisés, c’est un fait. Des zones où la précarité et la vieillesse rappellent d’ailleurs que pour beaucoup des plus pauvres, atteindre l’âge de la retraite relève de plus en plus de l’impossible : à 62 ans, 25% des personnes les plus pauvres sont déjà mortes.

Il y a la nécessité de faire par soi-même pour soi ou ses parents, qu’ils soient jeunes ou non.

« Dans les quartiers, il y a souvent peu de très vieux, autant chez les migrants, car ils ont souvent fait des métiers très pénibles physiquement, que chez les Français de ces milieux populaires », explique la politologue et sociologue émérite, spécialisée dans les questions de migrations, Catherine Wihtol de Wenden.

Le phénomène des sacrifiés dans les familles

La solidarité familiale présente dans la société française est, pour Romain Gizolme, président de l’AD-PA, (Association des Directeurs au service des Personnes Âgées), exacerbée chez les immigrés du fait de leur héritage culturel. « A titre d’exemple, les immigrés de première génération du Maghreb ont importé le modèle de conception de solidarités pour le grand âge. Des générations vivent ensemble, les enfants sont des aidants pour leurs parents. Peut-être est-ce la raison de cette tendance plus importante chez les immigrés. »

Chacun pense comme il veut mais jamais je n’aurais mis mes parents en maison de retraite.

Melkhir, 72 ans, se souvient de sa présence auprès de ses parents. « C’est que du bonheur. J’ai été là jusqu’à la fin, je ne regrette rien. » Fille d’un mineur algérien, la Mosellane a élevé ses frères et sœurs, et a secondé sa mère, puis sa belle-mère qui ne parlait pas français, ainsi que son père. « Mes parents sont partis tranquille, la moindre des choses, je les ai accompagnés jusqu’à leur dernière demeure. »

Durant des années, Melkhir jongle entre ses heures de travail et sa vie personnelle pour accompagner ses aînés. « C’est normal, les parents restent les parents. Chacun pense comme il veut mais jamais je n’aurais mis mes parents en maison de retraite », sourit-elle.

En étant défavorisé économiquement, souvent une fille de la famille était au service
des parents

Dans les quartiers, persiste dans certaines familles issues de l’immigration le phénomène des sacrifiés. « C’est un modèle familial qui rappelle des phénomènes similaires dans les milieux ruraux des années 1960 », commente Romain Gizolme. « En étant défavorisé économiquement, souvent une fille de la famille était au service des parents et de la ferme. »

Afin de s’occuper de leurs parents, certains membres de la famille réorganisent leur emploi du temps et leurs priorités. Ils peuvent aller jusqu’à abandonner leurs emplois, leurs relations amoureuses ou leur objectif de fonder une famille. Mais, comme pour Melkhir, le devoir de s’occuper d’un parent en suspendant ou remodelant sa vie, n’est pas toujours vécu comme un sacrifice.

Pour Romain Gizolme, la classe sociale et l’obligation légale ne sont pas les uniques facteurs structurant le soin des aînés dans les quartiers populaires. « Les habitants des quartiers populaires rencontrent les problématiques inhérentes au vieillissement et aux politiques de vieillesse générales, une situation financière et un contexte culturel qui ont une incidence sur l’accompagnement des personnes âgées ».

La solidarité familiale : le rempart d’une nécessité économique

En France, le basculement de la solidarité familiale à la solidarité nationale (c’est-à-dire aux EHPAD, aux aides à domicile) s’explique par plusieurs facteurs socio-économiques. « Ce sont essentiellement les sociétés économiquement développées qui comptent sur la solidarité nationale. Cela peut s’expliquer par une suite de phénomènes tels que l’exode rural, les déplacements vers le marché du travail. Les familles pouvaient se retrouver éloignées, il fallait donc trouver un relais de la solidarité familiale », interprète Romain Gizolme. Les proches endossent le rôle d’aide à domicile qu’ils ne peuvent pas payer à leurs aînés.

Le rôle des enfants reste très important dans l’assistance aux soins. Le temps passé en famille accordé aux activités est de fait réduit.

« Au sein des classes populaires, il y a la nécessité de faire par soi-même pour soi ou ses parents, qu’ils soient jeunes ou non. Dans les milieux pourvus, on fait faire. Les services y sont externalisés, ce qui est moins le cas pour les classes populaires », ajoute Simone Pennec, enseignante-chercheuse sur les questions de travail, de santé et d’identités.

Elle avance également l’idée que le niveau de vie détermine la fonction des proches. « Chez les classes aisées, les proches représentent un soutien moral et restent disponibles pour les relations affectives. Les habitants des quartiers populaires peuvent bénéficier de quelques prestations sociales pour faire appel aux services à domicile. Cependant, le rôle des enfants reste très important dans l’assistance aux soins. Le temps passé en famille accordé aux activités est de fait réduit ».

L’aide de la famille privilégiée à la solidarité nationale

Aujourd’hui l’Allocation Personnalisée d’Autonomie (APA), peut permettre, sous conditions, d’indemniser un proche aidant pour une partie des heures consacrées aux soins de l’aîné. « Souvent la charge de travail revient aux chômeurs, dans les quartiers populaires. Avec l’APA, des familles préfèrent payer une personne de l’entourage pour les soins. C’est une manière d’indemniser une partie du temps passé pour leurs parents. Ce sont surtout les filles qui aident et parallèlement, elles sont majoritairement présentes dans le secteur du soin. Pour les femmes âgées, 40% de l’aide est faite par les fils. »

Bien que les conjoints ne puissent pas bénéficier de cette indemnisation, leur aide est un pilier. Pourtant, ce système qui coûte peu cher à l’Etat a un coût humain. Ainsi, Serge Guérin, sociologue et spécialiste du vieillissement révélait au Monde, qu’un tiers des aidants décèdent avant la personne qu’ils soutiennent. Ce chiffre atteint 40 % lorsqu’il s’agit d’un malade d’Alzheimer.

En 2016, le Ministère des Solidarité et de la Santé recensait près de 7500 Ehpad en France. Les établissements sont globalement présents sur le territoire, bien qu’ils ne soient pas répartis équitablement. Pourtant, les principaux freins à l’entrée en Ehpad sont d’ordre économiques et sociologiques. « Le problème n’est pas tellement le fait que l’entrée en Ehpad soit chère, mais plutôt qu’elle soit très mal remboursée », glisse Romain Gizolme.

EHPAD, maison de retraite : le grand tabou dans les quartiers

« C’est vrai qu’avant la maladie j’avais des certitudes, mais une fois que t’es confronté à la réalité, ce n’est plus pareil », confesse Nadir Dendoune, journaliste, écrivain et réalisateur. Fils du « chibani de Malakoff » Mohand Dendoune décédé en 2019, Nadir Dendoune a notamment réalisé le documentaire Des figues en avril où il retrace le portrait de sa mère Messaouda 85 ans aujourd’hui, une exilée kabyle en France depuis 1959. La famille s’y confie également sur le placement en EHPAD du père Mohand, atteint de la maladie d’Alzheimer. « On a fait 150 projections et à la fin de la séance des gens viennent me voir. Ils me disent vivre la même chose et que mon film les aide à avoir moins honte et à se rendre à l’évidence », témoigne le journaliste.

Au sein d’un établissement de Bagnolet, il y avait très peu de Maghrébins alors même que la population d’origine maghrébine est très présente dans la ville.

En termes de difficulté sociologique, les experts interrogés s’accordent à dire que pour le grand public français, l’entrée en EHPAD représente le dernier recours, la dernière solution, et un sentiment d’abandon. Selon Romain Gizolme, le bagage culturel peut exacerber cet obstacle social.  « Un adhérent ADPA de Bagnolet, témoignait qu’au sein d’un établissement de Bagnolet, il y avait très peu de Maghrébins alors même que la population d’origine maghrébine est très présente dans la ville. »

La peur de l’isolement et de l’abandon accrues dans les quartiers

De cette peur de l’Ehpad perçu comme un mouroir déshumanisant, naissent diverses appréhensions. A cela s’ajoute une peur de l’isolement qui peut être exacerbée pour certaines parties de la population. « Les personnes âgées recherchent la sociabilité, pour autant elles craignent de ne pas se sentir en osmose avec le mode de vie et de fonctionnement d’un établissement », estime Catherine Wihtol De Wenden. Une peur de l’isolement physique, et de se retrouver loin des siens, se fait sentir. 

Ça a été une déchirure pour ma mère. Elle ne voulait pas le laisser à l’EHPAD mais elle n’avait plus de force

Passer ses vieux jours dans un Ehpad sans pouvoir retrouver les repères qui marquent leurs différences, inquiètent plus d’un retraité, et d’autant plus les immigrés. « Résider avec d’autres chibanis (travailleurs immigrés issus d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Ouest) facilite le séjour de cette population. Mais s’ils se retrouvent complètement isolés avec des personnes aux aspirations et aux parcours différents, ça crée de l’isolement. Ça peut être compliqué à vivre même dans un milieu social à peu près égal », assure Catherine Wihtol De Wenden.

Dans le meilleur des mondes on aurait aimé que ça se passe autrement, mais on vit dans une réalité française.

La famille Dendoune a traversé différentes étapes avant de se tourner vers l’EHPAD. Nadir Dendoune a témoigné de l’importance de la solidarité familiale autour de son père atteint d’Alzheimer. En somme, les Dendoune ont connu toutes les étapes du phénomène : des aides à domicile, l’épuisement et le dévouement de la mère, le soutien de la famille, l’hôpital de jour, la progression de la maladie. Pourtant, Mohand reste à domicile durant sept ans.

Après une chute lui brisant le col du fémur, le chibani est placé en 2015. Puis il y a la prise de conscience, comme la nomme le journaliste. « Le médecin nous a dit : c’est ma mère ou c’est lui », raconte-il avant de détailler, « Le docteur nous a dit qu’elle avait frôlé l’AVC. Et là il faut faire un choix : soit mon père qui était en chaise roulante et avait perdu la tête, soit ma mère qui était autonome et en bonne santé ».

Il faut qu’on arrête de culpabiliser les familles, surtout les proches aidants.

« Ça a été une déchirure pour ma mère. Elle ne voulait pas le laisser à l’EHPAD mais elle n’avait plus de force »,  dévoile le fils. La seule condition pour qu’elle accepte c’est qu’il ne se sente jamais abandonné, raconte le journaliste. « Qu’il pleuve ou qu’il neige il y avait toujours quelqu’un. Ma mère prenait le bus à 13h tous les jours ou alors on la déposait quand on pouvait. » L’EHPAD rassure la famille, notamment de par la facilitation d’un séjour aux urgences ou à l’hôpital en cas de besoin. « Alors qu’à la maison, il fallait que ma mère m’appelle, puis que j’appelle moi-même les pompiers, pour qu’ils puissent intervenir. » commente le journaliste.

Ma mère avait honte et peur des
qu’en-dira-t’on.

Durant 6 mois environ, Messaouda ressent un malaise, alimenté par une pression sociale. « Ma mère avait honte et peur des qu’en-dira-t’on, mais je lui ai dit qu’on s’en bat les noisettes de ce que les autres disent. Même à l’EHPAD elle le bordait, lui donnait à manger et partait une fois qu’il était couché. Je la trouve courageuse, surtout à son âge. Il faut qu’on arrête de culpabiliser les familles, surtout les proches aidants. On a fait le bon choix, il faut protéger les plus fragiles. »

Cette période de honte et de culpabilité passée, la grand-mère kabyle trouve à nouveau le sommeil après 7 ans. « Dans le meilleur des mondes on aurait aimé que ça se passe autrement, mais on vit dans une réalité française. En Algérie, on garde les parents ou les oncles malades, mais il y a beaucoup de personnes qui habitent dans les mêmes maisons où à des étages différents. Mais là, on est dans une histoire française. C’est peut-être aussi dû au fait que l’on vive en ville. Parce que même à la campagne il y a 70 ans on gardait les parents. Aujourd’hui ma mère profite de la vie. On a de la chance parce que la cité Maurice Thorez c’est une grande famille. »

Amina Lahmar

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