#TousAhmed. Vous avez probablement vu ce hashtag tourner sur les réseaux, en soutien à Ahmed Berrahal,  délégué CGT au dépôt de bus RATP Flandres à Pantin. Un mot dièse qui s’est multiplié sur les réseaux sociaux face à la menace de licenciement qui plane sur le machiniste du dépôt de Flandres après avoir dénoncé des faits de harcèlement sexuel. L’homme est d’ailleurs visé par un conseil de discipline qui se tiendra ce lundi 10 mai.

 J’ai reçu le témoignage d’une femme, ayant déposé une main courante contre un cadre de la maison qu’elle accuse de lui avoir touché les seins et tenté de l’embrasser de force. Aujourd’hui on m’accuse de harcèlement moral sur la personne mise en cause.

« J’ai reçu le témoignage d’une femme, ayant déposé une main courante contre un cadre de la maison qu’elle accuse de lui avoir touché les seins et tenté de l’embrasser de force. En tant que délégué syndical référent harcèlement, j’ai naturellement fait remonter l’information par mail à ma direction. Aujourd’hui on m’accuse de harcèlement moral sur la personne mise en cause, au motif qu’en 2019, je ne lui aurais pas serré la main. De qui se moque-t-on ? » tempête le syndicaliste.

Interrogée par le BB, la RATP de son côté par le biais de son service de communication  répond qu’ «une enquête a été ouverte suite au signalement d’un agent de maitrise sur des actes pouvant s’apparenter à des faits de harcèlement moral (sans être en mesure de préciser les faits, malgré nos interrogations, NDLR) de la part de Mr Berrahal. Les conclusions ont abouti à une procédure disciplinaire ».

Une plainte pour harcèlement sexuel reléguée au second plan par la RATP ?

Quand on aborde la question de la main courante déposée à l’encontre d’un cadre pour des faits d’agression sexuelle, notre interlocuteur est plus hésitant. Malgré nos multiples sollicitations pour savoir si l’agent de maitrise accusant Ahmed pour des faits de harcèlement moral était lui-même accusé par une salariée d’agression sexuelle, il est incapable de confirmer ou d’infirmer s’il s’agit du même homme.

Arguant qu’il s’agit de deux affaires distinctes, il admet néanmoins que suite à un signalement d’agression sexuelle une enquête interne a là aussi été ouverte et que « la victime présumée et le harceleur présumée ont été entendus, mais qu’en raison des versions différentes, d’absence de témoin ou de preuve  sur des faits supposés  intervenus  en dehors du temps et du lieu de travail  il est impossible de savoir ce qu’il s’est passé. »

Si ça avait été un machiniste, il aurait été licencié et la régie aurait déposé plainte contre lui, mais là ils (les cadres) se protègent entre eux !

Pour Ahmed, on occulte le problème de fond : celui du harcèlement sexuel. « Il faut savoir qu’il existe des précédents. D’autres cadres mis en cause pour des faits similaires ont été mutés dans les bureaux à Bercy. C’est la planque ! Si ça avait été un machiniste, il aurait été licencié et la régie aurait déposé plainte contre lui, mais là ils (les cadres) se protègent entre eux ! » poursuit le quarantenaire, qui passera en conseil de discipline ce lundi 10 mai.

Déjà dans le viseur de sa direction pour sa participation au mouvement de grève contre la réforme des retraites, l’enfant des 3000 à Aulnay, n’est pas le seul à être visé par des sanctions disciplinaires.

De nombreux délégués syndicaux visés par des sanctions disciplinaires

A l’instar du délégué CGT au dépôt de bus RATP Flandres, son collègue Alexandre El Gamal, délégué syndical CGT du dépôt de Vitry et dont la révocation a été prononcée par la direction en septembre dernier. Alexandre El Gamal est accusé d’avoir organisé et participé aux blocages du dépôt lors des mouvements contre la réforme des retraites de l’hiver 2019 ; et d’avoir tenu des propos agressifs à l’égard du directeur de dépôt Mr Harislur-Arthapignet le 26 mai 2020.

Un comportement qualifié « d’inacceptable, contraire aux valeurs de la RATP et que nous condamnons fermement » nous a fait savoir l’entreprise. Après enquête, l’inspection du travail a invalidé la révocation en novembre dernier. Mais en décembre la Régie a saisi directement le ministère afin de confirmer la décision. L’affaire est donc toujours en cours.

« À la sortie du premier confinement, on décide de tenir une permanence syndicale au dépôt. Il s’agissait d’expliquer aux agents, comment devait se passer la reprise. Mais Arthapignet refuse et nous demande de quitter les locaux. On a un échange houleux. Mais à aucun moment mes propos ne dérapent. On me reproche mon ton, mais je ne fais que répondre à son agressivité. On essaie de me coller le non-respect des mesures sanitaires et des distances de sécurité, or c’est lui qui s’est approché près de moi », se défend le syndicaliste qui y voit un prétexte pour le faire tomber, évoquant de son côté de faux témoignages dont aurait bénéficié le directeur de la part d’agents de maîtrise qui étaient absents lors des faits.

Le dépôt de Vitry, place forte de la CGT, et lieu de tension interne

Il faut dire que la problématique avec le directeur de dépôt de Vitry, Pierre Harislur-Arthapignet, n’est pas nouvelle. Depuis des mois, les agents dénoncent une gestion calamiteuse et anxiogène. « Ce n’est pas pour rien que sur les cinq agents sanctionnés pour des faits liés aux grèves, quatre sont du dépôt de Vitry », martèle Alexandre. Malgré le conflit, la régie a réitéré son soutien à cet ancien international de rugby réputé pour ses méthodes singulières. « Arthapignet a été mis à la tête du dépôt pour casser le mouvement contestataire. C’est une volonté de la direction », s’accordent à dire les agents vitriots.

En termes de mobilisation syndicale, le dépôt de Vitry a toujours fait figure d’exemple, avec un taux de grévistes particulièrement élevé. Lorsque fin 2019, le mouvement contre la réforme des retraites prend forme, les agents du dépôt répondent en grande majorité présents et ont pour seul objectif de faire plier le gouvernement. Une position qui ne plaît pas à la direction.

Ma famille et mes amis, m’appelaient stupéfaits pour me dire depuis quand t’es homophobe ?

10 décembre 2019 :  premier scandale, les grévistes du dépôt de Vitry en Une de BFM, accusés d’homophobie au motif d’avoir passé la chanson ‘La Fuite’ Vegedream, dans lequel on entend « va te faire e… » ou encore « j’aime pas les suceurs de b… », lors d’une opération de filtrage. La polémique est lancée.

« Ma famille et mes amis, m’appelaient stupéfaits pour me dire depuis quand t’es homophobe ? Tu te retrouves dans une spirale. Tu as beau expliquer que c’est une chanson, ton discours reste inaudible. S’ils voulaient condamner les propos, pourquoi n’ont-ils pas condamné l’artiste qui quelques semaines après est parti en voyage officiel avec le Président Macron en Côte d’Ivoire », déplore Yassine Lamotte, machiniste de 36 ans, au cœur de la polémique.

J’ai très vite compris que notre affaire prenait une dimension politique. La RATP s’est mise en ordre de marche sur injonction du gouvernement. 

Pour ces faits, il sera condamné à 2 mois de mise à pied sans solde au printemps dernier, au motif de participation au blocage du dépôt et de propos à caractère homophobe, tenus à l’égard des collègues non-grévistes.

Même cause, même sanction pour son camarade Patrick Moussin. « Cet épisode du 10 décembre où l’on voit des grévistes invectiver un non-gréviste a été récupéré par Valérie Pécresse afin de stigmatiser les nouveaux entrant noirs, arabes, banlieusards et les faire passer pour des homophobes. Alors que c’est elle qui en 2013 militait contre le mariage gay », ironise Patrick, 15 ans de responsabilité syndical au compteur, qui avoue ne pas avoir été surpris par l’ampleur de la répression. « J’ai très vite compris que notre affaire prenait une dimension politique. La RATP s’est mise en ordre de marche sur injonction du gouvernement ». 

François Durieux, le troisième agent sanctionné dans cette affaire, a subi une mutation forcée au dépôt d’Aubervilliers. Pour cet essonnien « Auber », c’est très loin. Déjà très éprouvé par le stress et la pression, on lui diagnostique un cancer de la gorge quelques semaines après l’annonce de sa mutation. Ses collègues nous confirment que l’homme aujourd’hui sous chimiothérapie, n’a pas pu reprendre le travail, et restent persuadés que le stress généré par cette situation « a accéléré le cancer » du cinquantenaire.

Pourquoi une telle succession de sanctions ?

Points communs entre tous les cas évoqués ici, ils sont soit machinistes soit agent de maintenance, c’est-à-dire des « petites mains » et tous syndiqués à la CGT à divers niveaux de responsabilités. Et les agents cités sont tous très impliqués sur le terrain dans le cadre de leur action syndicale, notamment lors des actions de grève.

À la crise sociale de décembre 2019, succède la crise sanitaire amorcée en mars 2020. Les agents sont en première ligne. Les syndicalistes s’organisent alors afin d’exiger des moyens de leur direction pour protéger les agents des risques de contagion au coronavirus. Ils réclament des masques, des kits d’hygiène, la désinfection régulière des bus … l’interdiction de la vente de tickets par le machiniste … Dans ce combat deux syndicalistes vont particulièrement au front.

On est des syndicalistes de terrain, ça les gêne.

Alexandre El Gamal et Ahmed Berrahal. Dans le cadre de leurs mandats, ils multiplient les contrôles au sein des dépôts et font remonter les irrégularités ou les « dangers graves imminents » à la direction et à l’inspection du travail, engageant un véritable rapport de force. C’est ainsi que les élus ont obtenu, entre autres, l’obligation de la pose de plexiglas pour isoler la cabine du conducteur.

Dans les actions disciplinaires menées contre lui et ses collègues, Ahmed Berrahal voit un acharnement. Un accusation réfutée par la cellule de communication de son employeur, la RATP. « On est des syndicalistes de terrain, ça les gêne. Ils préféreraient qu’on reste planqués dans nos bureaux. Moi je milite à ma façon, avec mon vocabulaire, je garde mes codes de banlieusard. Ça dérange tant la direction de la RATP que certains cadres de la CGT. Mais l’essentiel c’est d’avoir le soutien de la base » martèle celui qui refuse « de fermer sa gueule comme l’a fait la génération de ses parents. »

Pour Anthony Smith, responsable syndical CGT au ministère du travail, le cas d’Ahmed est hallucinant. « L’article L11 32 -3 du code du travail précise qu’aucun salarié ne peut être sanctionné, licencié ou faire l’objet d’une mesure discriminatoire pour avoir témoigné des agissements définis dans l’article L 1132 1 et L 1132 2 ou les avoir relatés. Ahmed devrait être protégé pour avoir relaté les faits de harcèlement. C’est le monde à l’envers. »

Par ailleurs, l’homme rappelle que le droit syndical en France n’a pas toujours été légal et que « tous nos acquis sociaux sans exception sont le fruit de nos luttes. »

L’ouverture à la concurrence, horizon 2024

De l’avis de tous les interrogés cette répression s’intensifie à l’approche de la date fatidique de 2024 qui correspond à l’ouverture à la concurrence. Pour Alexandre, « cette répression est un message politique. L’entreprise part vers la privatisation et l’ouverture à la concurrence. Ça sera une véritable régression pour les acquis sociaux des salariés, engendrant des pertes de congés, l’augmentation du temps de travail… Nous y sommes opposés et ils le savent. C’est cette analyse et cette opposition qu’ils nous reprochent ».

L’enjeu pour les entreprises n’est pas de gagner ou perdre, c’est de virer ces salariés dont elles ne veulent plus.

Les arguments avancés pour légitimer les licenciements seraient donc des prétextes pour se débarrasser de ces éléments perturbateurs face à l’arrivée de concurrents privés. Mais que dit le droit du travail sur cette méthode ? Pour Anthony Smith, « l’enjeu pour les entreprises n’est pas de gagner ou perdre. Elles assument de perdre plus tard et d’être condamnées à terme par le tribunal administratif. L’enjeu c’est de virer ces salariés dont elles ne veulent plus. Car le coût sera toujours moins fort que de les garder. » 

Aujourd’hui tu tapes mon nom sur google, il y a cette histoire d’homophobie et de piquet de grève qui apparait direct.

De son côté Yassine dénonce le climat anxiogène et regrette que « l’ambiance familiale d’avant, ait laissé place à un climat de terreur et de défiance.» Lorsqu’on lui demande s’il envisage une autre carrière, le père de famille déplore « aujourd’hui tu tapes mon nom sur google, il y a cette histoire d’homophobie et de piquet de grève qui apparait direct. Avant cet épisode, on me proposait de former les jeunes entrants. Depuis plus rien. Je n’ai plus de perspective d’avancement ».

Alexandre quant à lui, attend la décision du ministère devant intervenir avant fin mai, mais pour lui, « la politique de casse va continuer. Tous ceux qui vont tenter de mettre un frein à leur projet politique, à leur démantèlement d’entreprise, ils essaieront de les briser » .

Les collègues se réjouissent cependant de l’importante solidarité témoignée lors des différentes mobilisations. « On ne s’attendait pas à autant de soutien. Elus, politiques, militants, interprofessionnels, il y a une belle convergence », se félicitent-ils à l’unisson.

Céline Beaury

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