SAMEDI. En bon pigeon de la société de consommation et à l’approche de Noël et de son marketing agressif (à quand le Père Noël en prison pour racolage actif ?), on ne peut rester de marbre quand le foie gras nous appelle. En plus, pas de discrimination, on peut même en trouver du hallal, si c’est pas merveilleux… Bien sûr, le concept de gavage est un tantinet barbare. Mais on se consolera en se disant que l’oie ou le canard ne sont même pas des animaux de compagnie. Franchement, avec leurs becs et leurs yeux bizarres, ils font quand même un peu peur, limite ça me fait penser aux « Oiseaux » d’Hitchcock.

Les canards sur le Canal de l’Ourcq, par exemple, je n’ai aucune envie de leur donner du pain tellement ils ont l’air revêche. Tout ça, c’est à force de baigner dans cette eau radioactive. Je suis sûre qu’ils ont cinq pattes. Si le mouton à cinq pattes n’existe pas, le canard, si.

Quant aux entonnoirs utilisés pour les gaver, à part sur la tête des fous, ça ne sert pas à grand-chose. Autant sublimer cette invention jusqu’alors inutile. Last but not least, c’est la crise, il faut bien soutenir la filière avicole. Voilà à quoi j’ai dû me raccrocher pour réussir à soutenir le regard désapprobateur de l’une des deux personnes qui partageait ce repas. J’avais l’impression d’être aussi ignoble que le tristement célèbre Docteur Mengele et de cautionner la torture sur les animaux. C’est décidé, la prochaine fois, mon foie gras je le mange toute seule et sans scrupules.

DIMANCHE. Samedi soir, j’ai préféré avoir une vie sociale plutôt que regarder la cérémonie des Miss France. Session de rattrapage ce dimanche. Ma connexion internet ouzbèke m’empêche de regarder les meilleurs moments de l’émission. En même temps, je pense que je ne loupe pas grand-chose. Les Miss sont toutes en BTS tourisme donc aiment voyager, veulent représenter la France à l’étranger, aiment lire Marc Lévy ou Guillaume Musso, font du bénévolat dans la maison de retraite où vit leur chère grand-mère Henriette qu’elles chérissent par-dessus tout. Et insistent lourdement sur le fait qu’elles en ont dans la tête.

C’est sûr que passer une soirée comme ça, on en rêve toutes. Se trimballer en maillot de bain en plein mois de décembre, supporter le regard lubrique de Jean-Pierre Foucault, être perchée sur douze centimètres de talons, arborer un regard bovin pendant toute la soirée et avoir les mâchoires ankylosées à force de faire le sourire Barbie, c’est le rêve. Cerise sur le gâteau, les Miss ont la chance de réaliser des chorégraphies ridicules engoncées dans des robes de meringue. Que les perdantes se consolent, avec une telle maîtrise de la chorégraphie, elles sont toutes qualifiées pour apparaître dans le second volume du clip des djeunes de l’UMP.

LUNDI. Je pensais en avoir fini, jusqu’à l’année prochaine avec les Miss France. A moins qu’elle n’ait posé légèrement vêtue comme le veut la tradition et que les photos ressortent opportunément, on n’entendra plus parler d’elle jusqu’à l’année prochaine. Hé bien, l’heureuse élue tient à démentir la rumeur. Non, elle n’a pas d’origines maghrébines, contrairement à ce que son prénom « Malika » semble suggérer. En tout cas, on est content de l’apprendre. J’hésite à couronner cette information comme la plus intéressante de la journée. Quoique le sommet de Copenhague pourrait aussi être placé en bonne position. L’exercice géant de flagellation verte commence aujourd’hui.

Oui, c’est mal, nous surconsommons, notre planète souffre, les ours blancs voient leur banquise fondre comme neige au soleil, les dauphins meurent étouffés à cause des sacs plastiques que nous balançons dans la mer. Et il y a le réchauffement climatique qui va tous nous tuer. Tant que les écolos-sauveurs de la planète ne prennent aucune mesure contre le gavage des oies et autres canards, ça me convient.

MARDI. A la télé, c’est toujours le médecin qui se déplace quand quelqu’un est malade. On se souvient tous de Docteur Quinn voguant à travers les montagnes du Colorado à la rescousse de n’importe quel malade. Même combat pour le Docteur Baker dans « La petite maison dans la prairie ». Et eux, on pouvait même les payer en canard ou en oie. Je suis sûre qu’ils avaient monté un élevage clandestin, qu’ils fabriquaient du foie gras et qu’ils s’en faisaient des orgies.

Mais nous, personnes lambda, devons nous rendre chez le docteur et nous acquitter de 22 euros pour se voir prescrire du Doliprane. En fait, ce n’est pas moi qui suis malade. En tant que gentille grande sœur, j’accompagne mon frère qui a une méchante gastro. Vous vous doutez bien que si ça avait été une suspicion de grippe A, j’aurais sorti mon joker : « Je suis une sale égoïste un peu hypocondriaque, je t’aime beaucoup mais je ne veux pas attraper la mort donc je passe mon tour, va tout seul chez le médecin. »

Je ne fais pas la maligne dans la salle d’attente, en compagnie de deux numéros de « Elle » datant respectivement de février et juin, j’attends notre tour. En plus, les pages des recettes n’ont même pas toutes été arrachées. Peut-être vais-je trouver une manière originale de cuisiner le foie gras… J’espère juste que le docteur est plus compétent que celui de Johnny Hallyday.

Je n’aime pas les salles d’attentes. Un vrai bouillon de culture. Et puis ces dernières sont souvent investies par le pire et plus redoutable lobby qui soit. Je veux bien sûr parler des enfants. Valides, ce sont de vraies teignes. Malades, leur démon intérieur se déchaîne. Ils crient en toute impunité sous prétexte qu’ils souffrent. Ça ne rate pas. Une de ces jeunes créatures a décidé de mettre un peu d’ambiance et d’augmenter les décibels de la pièce en hurlant à pleins poumons. Toute la salle y va de son commentaire et compatit au sort de cet enfant diabolique. Une mamie, touchée, lui offre même un gâteau pour le consoler de sa peine. Et d’un coup de baguette magique, il cesse de nous éclater les tympans. Il n’avait plus l’air malade du tout. Pas même besoin d’un Doliprane. Des manipulateurs, je vous dis.

MERCREDI. Je pense qu’à Free, ils ont mis une fatwa numérique sur ma tête. Depuis deux mois, j’ai une ligne téléphonique défectueuse qui m’empêche de profiter d’une connexion Internet digne de ce nom. Entre deux déconnexions intempestives, je me réjouis de la fin de mon calvaire, puisqu’aujourd’hui un technicien doit passer trifouiller dans les armoires qui abritent les lignes téléphoniques pour faire un diagnostic et réparer tout ça.

Comme tout le monde s’est suicidé chez France Télécom, ils n’ont pas beaucoup de personnel disponible, alors les délais sont longs. Cela fait bien trois semaines que cette intervention est programmée. Le technicien m’appelle pour me demander si je suis chez moi. Il ne se doute pas que je suis debout depuis 6 heures du matin pour éviter « le syndrome de la lettre recommandée ». Plus virulent que le H1N1.

J’ai remarqué que même si on est à la maison, le facteur ne s’embête pas et ne remet jamais la lettre recommandée en mains propres. On reçoit toujours l’avis de passage avec la mention « Absent ». A nous la queue pendant une heure à la poste. Bref, je suis à l’affût bien décidée à ne pas louper mon rendez-vous. Le technicien a dit qu’il passerait entre 14 heures et 18 heures. Bien évidemment il me prévient, à 17 heures et des poussières qu’il sera là dans dix minutes. A 18, il n’est toujours pas là. Il me rappelle enfin, je pense qu’il arrive, attendu comme le Messie. Il me dit, un peu énervé, qu’il ne viendra pas, car il ne trouve pas de place pour se garer.

Voyant que je suis un peu mécontente d’avoir perdu ma journée, il m’assure qu’il va essayer de revenir dans les plus brefs délais. Après avoir fulminé, l’avoir maudit sur cinq générations, envisagé de fabriquer une poupée vaudou à son effigie pour lui jeter des sorts, quelqu’un de chez France Télécom me rappelle. Mon interlocuteur me propose le rendez-vous le plus proche disponible, c’est-à-dire le 18 décembre. Pas le choix, je conserve ma connexion Internet tchétchène pour encore une semaine. S’il le technicien ne vient pas cette fois-ci, je commets un attentat-suicide contre le siège de France Télécom.

JEUDI. J’ai un léger problème de perception spatio-temporelle, ce qui se répercute sur mes déplacements en métro. Quel que soit le lieu du rendez-vous, je calcule qu’il me faut tout juste un quart d’heure pour y être. Ce raisonnement est valable aussi lorsque je dois me rendre à l’autre bout de Paris. Aujourd’hui, la malchance me poursuit. Alors que j’ai rencart, que je suis partie miraculeusement à peu près à l’heure, pas à l’heure dudit rendez-vous pour une fois, le métro s’arrête entre deux stations. Nous patientons quelques minutes jusqu’à ce que le conducteur annonce un malaise dans le train précédent.

Je ne veux pas passer pour une insensible, mais la personne n’aurait pas pu choisir un autre moment que l’heure de pointe pour défaillir ! Pour une fois que j’étais à l’heure, je suis terriblement déçue, mon effet est loupé. C’est comme les suicides. C’est très triste mais comme par hasard, cela arrive toujours aux heures de pointe. Si j’avais le permis, au moins j’éviterais ce genre de déconvenues. Quoique maintenant, on sait grâce au sublimissime clip de lip dub des jeunes UMP, que Gilbert Montagné conduit. Je garde espoir, rien n’est perdu pour moi.

VENDREDI. Ça n’a échappé à personne mais Johnny Hallyday vit des heures difficiles. Notre idole nationale est en passe de rejoindre les cieux. Bon, soyons clair, identité nationale ou pas, je me désolidarise de la France musicalement parlant. En rentrant chez moi, je passe devant un bar. La sono hurle « Que je t’aimeuh, que je t’aimeuh » x 32. Cela dit, au moins les paroles sont-elles faciles à se remémorer, même si dans ce cas-là on préfèrerait être amnésique. Un avant-goût de ce qui nous attend si le pire venait à se produire. Et vas-y que je te balance sa discographie complète ou ses films (une insulte au métier d’acteur) pendant deux mois au bas mot.

Deux solutions. La première c’est se faire interner. Entre la chambre capitonnée et les cachets qui assomment, aucune chance de tomber sur la moindre information ayant trait à l’idole des jeunes (et surtout des moins jeunes, je dis ça je dis rien). Sinon, moins radical et moins destructeur pour les neurones, l’exil. Attention, pas façon « La France tu l’aimes ou tu la quittes ». Une mise au vert de quelques semaines, quelques mois tout au plus, une fois la vague d’hommages passée.

Avez-vous entendu ? Les ministres UMP sont des nouveaux staracadémiciens en puissance. Ça serait marrant si un concert-hommage était organisé à la Concorde. A côté, Madonna au Stade de France, c’est du pipi américain. Alors que la chanson de l’UMP, c’est du lourd. La composition ressemble à s’y méprendre à du Barbelivien. Mon préféré reste Xavier Darcos. Il maîtrise parfaitement les moulinets de la choré et n’est pas du tout ridicule. Rachida Dati, la diva du Parlement européen, elle, se positionne sur le créneau de Mariah Carey avec la main en l’air qui accompagne les vibes de la chanson. Jean-Pierre Raffarin, qui comme chacun sait a un doctorat ès Johnny Hallyday, a du souci à se faire. La concurrence arrive.

Le jour J, j’espère que quelqu’un aura la bonne idée de se jeter sur les rails du métro, comme ça, on ne pourra pas aller au concert. Et ce ne sera même pas de notre faute.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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