SAMEDI. Je suis ravie, j’ai réussi à dégoter des places très rares pour le match Real Madrid-Manchester United. Ah ben non, en fait, j’ai anticipé la flamboyante carrière footballistique de mon cher neveu. Pour l’instant il évolue chez les juniors. Et l’affiche du match de cet après-midi est tout aussi alléchante (méthode Coué quand tu nous tiens). Je suis aussi excitée que si j’allais à un meeting du Modem, mais l’esprit de famille, paraît-il, est une vertu.

Donc Courbevoie affronte Meudon. Nous nous installons dans les gradins, abrités, mais où il fait -38 degrés. Mes orteils s’en souviennent. Nous avons promis solennellement à notre Zidane en herbe que nous ne nous transformerons pas en pom-pom girls. Interdiction de hurler, de lui dire bonjour de manière ostensible, de l’encourager, bref de l’afficher comme il dirait. Premier choc visuel sur la pelouse. Lesdits « juniors » sont immenses. Ils ont soit falsifié leur âge, fixé à pas plus de 13 ans, ou bien ils sont transgéniques. Mes yeux ont été agressés par leurs crampons. Des Mercurial. Les crampons-de-Christiano-Ronaldo. C’est tellement hideux, celui qui les a dessinés devait être un daltonien albinos. La chaussure est vert fluo ou jaune fluo. No comment.

Nous avons d’un côté l’équipe Ikea, en jaune et bleu, les couleurs du fournisseur de meubles en contreplaqué. Et de l’autre côté l’équipe, pas du tout superstitieuse, qui arbore fièrement les couleurs d’un club de gagnants, le PSG. Je n’y connais pas grand-chose en foot mais il me semble qu’il est de bon ton de marquer, et que l’échange de balle de gardien à gardien ne doit pas être très fréquent. Le mot « contrôle » est un mot étranger, tout comme « passes réussies ».

Ils sont motivés les enfants. Mais pas autant que leurs parents. Je suis sûre que dans le lot pas mal d’entre eux préfèreraient faire du judo ou même de la danse comme dans Billy Elliott. Mais pression parentale oblige, ils supportent les cris de leurs géniteurs, qui eux n’ont pas signé comme nous un contrat de discrétion. Les entraîneurs sont aussi bavards que Bernardo dans Zorro. Les parents pallient le manque de consignes et hurlent. Ça donne des « Brian tu dors ! Mais coooouuuurrrss après la balle. »

« Jérémy rattrape la balle, fais une passe ! Y’a personne derrière toi alors marque ! » Une maman aux cordes vocales elles aussi transgéniques m’a collé la migraine à force d’hurler. Le sort s’est acharné contre elle. Non contente d’avoir un fils dans l’équipe des perdants qui ont trois pieds gauches (les PSG, je vous disais une équipe de winner), elle s’est pris une balle en pleine tête dans les gradins et est même tombée à la renverse. On a eu le triomphe modeste. Mon neveu ferait mieux de ne pas abandonner les études trop tôt parce que bon, le Real Madrid ne va pas le recruter tout de suite…

DIMANCHE. Ma vie n’est pas celle de Jack Bauer, surtout le dimanche. Je le déplore fortement. Je me verrais bien combattre les méchants terroristes chinois, russes ou arabes. Mais je dois me rendre à l’évidence je ne suis pas assez aguerrie en torture pour pouvoir le remplacer. Si je ne suis pas encore assez suicidaire pour me coltiner Drucker, le dimanche reste une dimension surnaturelle. C’est le jour où le diable de la paresse prend possession de notre corps. Et y’a même pas d’exorciste pour ça. J’ai quand même un peu travaillé ce jour-là, histoire de montrer que j’ai un peu le potentiel de Jack Bauer.

LUNDI. Ce n’est pas une légende, la banlieue ça craint. Pas la Seine-Saint-Denis mais les Hauts-de-Seine. Lors d’une de mes évasions hors du domicile familial, je suis chez ma sœur, la beurgeoise. Nous promenons le chien à one million dollar, encore et encore (c’est comme les enfants faut les nourrir et les sortir souvent). Nous sommes plongées dans un débat intellectuel de haut vol tout à fait passionnant : le repas du soir. Notre quiétude est troublée par l’irruption à 1 mètre de nous de quatre policiers, en civil dans une voiture banalisée. Ils pointent tous les quatre leurs armes qui ressemblent à celles des téléfilms policiers bidons de TF1, sur la voiture stationnée derrière eux.

Des « garde tes mains visibles » fusent et nos Navarro et Julie Lescaut dégainent les menottes. Les quatre individus suspects, qui ont l’air de n’avoir même pas 20 ans, sont appréhendés de manière assez violente. J’imagine déjà que ma dernière heure est arrivée et que je vais me prendre une balle perdue. Je me vois érigée en martyre de la malchance. De retour à la maison, après cet épisode traumatisant je demande l’asile télévisé à TF1. Oui, Jean-Pierre Pernaut me rassure. Un visionnaire ce Jean-Pierre. Il avait raison de dire que la banlieue c’est le Bronx. Un ami m’avait dit que cette chronique manquait de braquages et courses-poursuites, le mal est réparé.

MARDI. Burqa, burqa pas. Eh bien ce ne sera pas. C’est dommage, y’en a deux qui feraient mieux de s’en acheter une de burqa, plutôt que d’attendre indéfiniment leur robe d’avocat. Julien Dray et Rachida Dati rêvent d’être inscrits au Barreau de Paris, the place to be, comme un banlieusard rêve d’entrer au Baron. En tant que responsables politiques, ils bénéficient d’une loi dérogatoire qui leur permet de devenir avocats, même si leur formation ne correspond pas vraiment au métier.

Ainsi Julien Dray avec sa formation d’horloger et Rachida Dati avec son diplôme de squatteuse de dîners mondains mention j’ai un réseau long comme le bras délivré par l’université Rastignac, peuvent-ils bénéficier de cette disposition. Y’a un hic, l’Ordre des avocats traîne des pieds. Pour Rachida j’ai peut-être une solution, elle peut toujours filer chez Dior entre deux séances rébarbatives au Parlement européen, ils lui coudront bien une robe noire sur mesure. Mais pour Julien Dray, je ne vois pas de solution.

MERCREDI. Aujourd’hui je retrouve un copain pour un café. La mode « La France tu l’aimes ou tu la quittes » fait des ravages. Lui aussi veut s’expatrier. Vancouver ou Melbourne (message personnel : fonce à Melbourne !). Nous en discutons. Finalement nous tombons d’accord pour dire que le pire n’est pas que les gens s’expatrient mais bien le retour. Je lui dis qu’une de mes connaissances va partir en Afrique prochainement pour une ONG. Sans compétences particulières.

Ma génération est peuplée d’idéalistes comme ma chère sœur qui pensent vraiment que l’argent versé via une association caritative profite réellement à une jeune Pakistanaise. Ce don lui permettrait (conditionnel car on n’est pas sûr qu’elle existe vraiment) d’aller à l’école et de se sortir de la misère. Elle a choisi la Pakistanaise car elle ne coûte que 32 euros par mois contre 45 pour le Palestinien. J’attends toujours qu’elle me montre la lettre annuelle et la photo qu’elle reçoit pour prouver la vie heureuse de sa « fille » du Pakistan.

Je connais aussi des opportunistes qui croyaient que partir deux semaines au Togo ou au Sénégal suffisait à capter l’âme de l’Afrique (oui je parle le bobo couramment). Par la magie des coutumes marseillaises, la sardine devient baleine et le séjour susnommé se métamorphose en épopée humanitaire d’un an. « Tu te rends compte, j’allais dans les villages, je donnais des cours à des enfants. J’ai creusé la terre pour trouver de l’eau. » Oui et t’as sauvé un camarade piqué par un scorpion en suçant le poison dans la plaie…

En plus, dès leur retour, ces aventuriers à la petite semaine ne mangent que du mil ou du sorgho, ont ramené une flopée de boubous et de minis-djembés pour la déco. Sans oublier les grandes leçons de vie délivrées au kilomètre par ces « Bobos au Congo ». Si pour sentir l’âme de l’Afrique faut vivre sans eau ni électricité, je passe mon tour. Je préfère encore parrainer une Pakistanaise fictive.

JEUDI. Aujourd’hui Marylin Monroe ressemble à Dominique de Villepin. Ou plutôt le contraire. Non le coureur de la Baule n’a pas fait une overdose de films d’Almodovar et ne se travestit pas encore. Relaxé dans l’affaire Clearstream il a pu chanter avec morgue un bel « Happy Birthday Mister President ». Les autres frères ennemis du jour se sont affrontés sur un terrain de foot. L’actualité bégaie. Egypte-Algérie dans le cadre de la Coupe d’Afrique des nations.

Prise 4. La revanche de la revanche de la belle du match retour en gros. Un match de folie, m’a-t-on dit. Bien entendu l’arbitre est wanted, a un contrat sur la tête et sa descendance est maudite pour 48 générations. Les crocs de boucher auxquels Nicolas Sarkozy avait promis de pendre Dominique de Villepin (encore une promesse non tenue) vont servir pour l’arbitre. Il a quand même eu l’outrecuidance d’expulser trois Algériens dont le gardien. En ces temps de débat sur l’identité nationale et de ministère de l’immigration, vous allez me dire que c’est pas comme si les Algériens n’avaient pas l’habitude des expulsions, mais bon. C’était couru d’avance cette défaite, les Fennecs ont pris la grosse tête. Si seulement ils avaient joué contre Meudon, ils auraient gagné. La leçon vaut aussi pour Dom’, il ferait mieux de ne pas trop la ramener car on n’est pas à l’abri d’un procès en appel.

VENDREDI. Ce matin, enfin à 11h30, soit l’aube pour ma secte d’insomniaques, j’avais rendez-vous à la banque. Enfin la Banque postale. Je reste proche de mes racines prolétaires qui fleurent bon la France de très bas. Je refuse d’emmener mon découvert chez les riches à savoir à la banque aux étoiles ou chez l’écureuil.

Je ne sais pas comment je me suis fait avoir, je ne me souviens même pas à quel moment j’ai pris ce rendez-vous. Pourtant je ne suis pas masochiste car je sais que je vais me faire taper sur les doigts. Oui, je ne sais pas gérer un budget. Oui, un – devant un chiffre sur un relevé de compte n’est pas un bon signe. J’alterne entre phases d’opulence et phases de disette. Disette est le mot soutenu pour dire dèche. J’assume mon côté cigale. Je l’assume dans ma tête. Devant un banquier à cravate c’est plus difficile.

C’est le comble quand on a des membres de sa famille qui travaillent à la banque. Ces suppôts du capitalisme ont beau m’assurer qu’on ne va pas en prison à cause d’un découvert, j’ai du mal à les croire. Ne dit-on pas « mentir comme un recouvreur de dettes ? ». Je me suis dégonflée, j’ai reporté le rendez-vous. Au pire des cas, quand je serai vraiment en galère financière, je demanderai la nationalité pakistanaise et je me ferai parrainer.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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