SAMEDI. Comme on ne peut pas être misanthrope 365 jours par an, parfois il faut sortir de sa tanière. Allez, ce samedi soir, c’est décidé, je me mêle aux autres êtres humains. Comme j’échafaude toujours des scénarios dans ma tête évaluant chaque action, je me dis qu’au mieux je m’amuse, au pire je fais une étude sociologique de l’assemblée. Ce soir, nous fêtons l’anniversaire de l’une de mes camarades bondyblogueuse. Idir est même de la partie.

Le terme « restaurant » glissé subrepticement dans une phrase suffit à attirer notre éminent descendant de Jugurtha dans n’importe quel plan, galère ou pas. J’arrive avec une heure de retard sur le lieu des réjouissances. Je vis à l’heure d’été toute l’année, donc d’après ma conception des horaires, je n’ai rien à me reprocher. Des gens que je ne connais pas s’alignent en brochettes autour de la table.

Je dois confesser que ce que je déteste le plus lorsqu’on rencontre des gens nouveaux, c’est ce moment hypocrite où tout le monde se fait la bise en se présentant. Je mets au défi quiconque de retenir « Faïza ». Parce que dans le genre prénom à coucher dehors, j’ai tiré le gros lot. L’heure n’est pas au procès contre mes méchants parents aux goûts douteux. Moi les « Aurélie, Sophie, Sigisbert, Cunégonde, Mamadou » et compagnie, j’ai du mal à ne pas les mélanger. C’est comme la profession des invités précédemment cités. Toujours des métiers qui ne veulent rien dire. Prof ou flic d’accord, mais fascialpulsologue ou chargé de mission de la stratégie du développement extérieur, ça en jette mais ça ne veut rien dire.

Ce soir, excusez du peu, on avait une étalonneuse à notre table (aucun rapport avec les étalons). Moi, j’ai juste commenté en disant que ça n’avait pas l’air très intéressant comme métier. Oups, conflit diplomatique en perspective. Je n’ai pas fait exprès, c’est sorti tout seul. Idir rigole de cette entrée en matière peu cavalière. Sans filtre, je dis tout ce que je pense. Bon ben ma sortie mondaine est un peu ratée, mais je crois que les amis de Stéphanie ne m’ont pas trouvée si méchante. Ou bien ils sont hypocrites et n’osent rien dire.

DIMANCHE. Voting or not voting that is the question. Je veux bien apporter ma pierre à l’édifice (branlant?) de la démocratie, mais je n’ai pas trop le temps, j’ai un dossier urgent à finir. Prise de remords, je me dis que je vais y aller, c’est pas comme si l’affluence au bureau de vote était aussi importante que dans un magasin communiste aux rayonnages achalandés.

Sachez qu’en France on peut voter même si on n’a pas sa carte d’électeur. Je ne sais pas ce que j’en ai fait. Si encore ça pouvait se revendre au marché noir… J’arrive au bureau de vote, le monsieur qui se tient devant les bulletins semble tellement désespéré par l’abstention que même si j’étais venue voter avec une carte de membre du club Barbie, il m’aurait laissé le faire.

Par tradition familiale et par conviction je vote FN, y’a vraiment trop d’Auvergnats en France (maman, ne panique pas, je plaisante). Pas manuelle pour deux sous, je galère pour plier le bulletin de vote format A4 et le faire entrer dans l’enveloppe format mini-pouce. J’ai même résisté et je n’ai pas fait comme au collège pour l’élection des délégués où on votait pour des gens qui ne se présentaient pas (là on aurait pu voter pour Valérie Pécresse, Jean-Paul Huchon ou Cécile Duflot par exemple… Ah, on me signale qu’ils se sont présentés et qu’il y a bien eu une campagne). Ou voter pour Supeman, Batman ou Wonder Woman parité oblige.

Comme à chaque élection, l’assesseur me convie à la soirée VIP la plus select, la soirée du dépouillement. Comme à chaque fois, je suis obligée de lui briser le cœur. Malgré tout, nous conservons de bonnes relations, pour le bien-être de la démocratie. Sans surprise, Abstention est la star de la soirée avec son copain Méthode Coué. Et les journalistes démontrent qu’ils connaissent toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. « Le triomphe du rose, la future alliance vert-rouge-rose, la déroute bleue, l’enterrement du orange. » Pour réconcilier tout ce beau monde je ne vois qu’une solution, que Valérie Damidot, fossoyeuse du bon goût à la forte tendance à transformer tout ce qui lui tombe sous la main en feu d’artifice de couleur, de se présenter aux prochaines élections.

LUNDI. Aujourd’hui, je me métamorphose en grand reporter. Albert Londres, à côté de moi c’est un charlot. Après un long trajet d’une demi-heure au moins j’arrive à Nanterre. C’est l’inauguration d’un magasin halal. Les petits plats ont été mis dans les grands – les soirées de l’ambassadeur peuvent aller se rhabiller. Je sens que mon grand reportage va se muer en journalisme de terrain version BHL. Champagne et foie gras. Je suis journaliste, moi, pas pique-assiette et incorruptible surtout.

Pourtant les toasts de foie gras m’appellent, je les entends hurler « Faïza, mange-nous, mange-nous, quelle merveilleuse fin pour nous ». N’ayant pas cœur à laisser le premier toast sans compagnie, j’invite quelques-uns de ses comparses. Pour faire passer tout cela, curiosité oblige, je goûte le fameux ersatz de champagne, sans alcool. Comment décrire cette expérience ? Du Destop. Sauf que mon estomac n’est pas un évier bouché. J’ai l’impression que le liquide est corrosif et que ma paroi stomacale est attaquée comme l’ont fait les Berlinois pour casser le Mur en 1989.

Je continue mon reportage, je savais que pour être journaliste, il fallait payer de sa personne. Quelques heures plus tard je rentre chez moi après un détour pour dîner. Je suis légèrement barbouillée, j’ai l’impression que le métro tangue dangereusement. La prochaine fois je demande une prime de risques.

MARDI. C’est l’enterrement de Jean Ferrat. La cérémonie est même retransmise à la télévision. Etant bien en peine de citer le moindre titre du chanteur moustachu, ni de fredonner la moindre mélodie composée par lui (ça c’est un mal pour un bien pour les oreilles de mes voisins), une question me brûle les lèvres. Le chanteur à textes français a-t-il une obligation contractuelle de porter la moustache ? Je réalise qu’il est fort dommageable pour ce chanteur rouge de fausser compagnie à ses camarades communistes en pleine période électorale. Et ça, alors qu’ils en sont bien à une voix près.

MERCREDI. C’est la fête de David Pujadas. On célèbre la Saint-Patrick. Comme tout le monde le sait dorénavant, c’est son nouveau prénom, dixit François Fillon qui connaît ses classiques du monde médiatique sur les doigts. Pourtant, le premier ministre, il a le temps de regarder le journal de 20 heures grâce à l’emploi fictif qu’il occupe. Ah non, pardon, il a des occupations. Parfois, il annonce aussi des morts fictives. Je suis jalouse, moi aussi j’aimerais bien avoir une fête, mais j’ai beau éplucher le calendrier, la Sainte-Faïza n’existe pas.

La Saint-Patrick, c’est l’occasion pour les alcooliques de tout poil habillés en vert de se rencontrer pour vider des tonneaux de bière. Pour marquer le coup, même les fontaines d’eau de la Maison-Blanche ont été colorées en praires irlandaises. So chic. Aujourd’hui le Géant vert a la côte et les nostalgiques de Dominique Rocheteau vont pouvoir sortir le maillot qu’ils ont remisé au grenier depuis 1980. En ce jour exceptionnel, les roux, moqués à tout va, vont même pouvoir sortir dans la rue sans qu’on leur jette des pierres.

En pleine campagne électorale, ça sent la publicité déguisée pour les Verts, cette affaire-là. Genre campagne subliminale. Tiens, tiens, en plus, Daniel Cohn-Bendit est roux et vert. Coïncidence, je ne crois pas. Tout ça est un complot géant.

JEUDI. Il est des endroits où on jure de ne jamais mettre les pieds par principe. L’Académie française pour Moundir, le Parlement européen pour Rachida Dati, les maisons closes pour les prêtres, ou coiffeur pour Mireille Mathieu qui entretient jalousement sa coupe de Playmobil.

Moi, c’est Sciences-po que je boycotte. Comme il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, je décide de lever cet interdit envers moi-même et d’aller écouter une conférence dans ce temple de la connaissance, ou de la grosse tête, c’est selon. Je vais assister à un one-man show. Celui d’un ancien premier ministre qui ressemble à Mamie Nova, diront les perfides et surtout qui a tiré les conclusions de son échec en se retirant de la vie politique.

Comme pour les Rocky, on croit toujours que le film est le dernier et pourtant il fait toujours son come-back à intervalles réguliers. L.J. en spectacle, c’est toutefois moins drôle que Jamel ou Gad. Et encore plus lorsque c’est en VO, sans sous-titres. Et que le comique troupier décide de disserter sur la crise financière grecque.

Désolée Monsieur le premier ministre, mais je ne maîtrise pas l’araméen. Du coup, pendant ce tunnel incompréhensible pour le commun des mortels, je remarque que l’étudiant de Sciences-po cultive la bouclette rebelle et le look bohème-négligé-je-ne-repasse-jamais-mes-vêtements-j’ai-des-baskets-toutes-pourries-mais-je-vais-quand-même-gouverner-la-France-et-je-vous-em***de. Les filles, quant à elles, vivent à l’heure d’outre-Manche. Elles arborent la décontraction propre aux Anglaises qui globalement, comme l’a souligné Idir, ne font pas mannequins. La jupe se porte très mini et ce même si elles ont le cuissot un peu épais. Moi je n’ai ni les cheveux en bataille ni la mini-jupe, voilà la différence entre elles et moi.

VENDREDI. Après la journée de la femme, la journée du sommeil. Les séniors sont mis à l’honneur. Le concept ce n’est pas de dormir toute la journée, hélas. Quoique je connaisse quelqu’un qui aurait pu concourir en explosant le record d’heures de sommeil consécutives. Que les insomniaques se rassurent, il existe plein d’astuces pour s’endormir facilement. Autre chose que le très éculé « Très chasse, très pèche ». Je propose alors d’écouter Lionel J. (Edouard Balladur ça fonctionne aussi) parler de la crise économique grecque ou François Bayrou s’échiner à expliquer que le Modem n’est pas mort, ah non, ça ce n’est pas soporifique juste pathétique. Sinon il reste aussi les tours de passe-passe de nos chers politiques. Jean Ferrat, lui, a fait du zèle. Il a devancé cette journée et a opté pour le sommeil éternel.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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