SAMEDI. Aujourd’hui avec Idir mon collègue du Bondy Blog, on a voulu jouer aux gens civilisés. Le soleil a enfin arrêté de faire sa mijaurée et baigne Paris de ses chauds rayons. J’ai commis une erreur de débutante : accorder le grade de capitaine de journée à Idir. Le pouvoir lui est monté à la tête aussi vite que l’huile d’olive qui constitue l’essentiel de son alimentation avec les sandwichs grecs. Rendez-vous est pris à Montmartre. Je n’avais pas prévu que ce sadique me jouerait un remake de l’ascension du Mont Everest. Bien entendu je n’avais pas des chaussures de marche, mais des talons appelant l’entorse. Monsieur s’est mis en tête de grimper comme un pèlerin vers le Moulin de la Galette. Peut-être mon Bondynois préféré a-t-il cru que la galette en question était garnie de viande et de la Trinité salade-tomates-oignons.

Autre chose qui fait bien rire ce Berbère manipulateur, c’est que j’ai oublié mes lunettes. Je suis myope. Sans mes binocles, je vis dans un monde psychédélique où je vois les contours des visages que je croise sans en distinguer les détails. Quand Quasimodo est de sortie, je réalise que c’est un don inestimable. Cette infirmité a fait le bonheur de mon camarade qui n’a pas omis de la mentionner à tout bout de champ. « La vue est magnifique, dommage que tu ne vois rien. » Il manquait plus qu’un « nananère ».

Je tiens à démentir, je voyais tout, j’étais juste occupée à essayer de ne pas tomber à cause des pavés insidieux. Mais ça notre gentleman s’en fiche. A sa décharge, las de me voir lutter, il m’a tendu son bras. Nous nous sommes donc baladés en faux couple. Pas de mariage blanc, gris ou arc-en-ciel en perspective, on a des papiers en règle. L’atmosphère du lieu a pénétré la mascotte du Bondy blog qui a déclaré : « Si j’avais un cœur, ça me donnerait envie de tomber amoureux. » Ça confirme mes doutes, Idir n’a pas de cœur.

Ni le sens de l’orientation. Il a tenu à aller au Sacré-Cœur. D’après ses dires, les panneaux lui auraient indiqué une mauvaise direction. Passé les limites du royaume de Bondy, le GPS d’Idir est grippé. Après moultes péripéties, posés sur un banc, il a l’idée d’une nouvelle activité. Je vais faire son coming-out à sa place : notre ami me révèle qu’il est fan « d’art brut japonais » et qu’il veut absolument qu’on aille au musée dédié à cette discipline. Je me rebelle. Puis abdique. 18h24, nous nous présentons à la caisse. Ils ne délivrent plus de billets. Comme un gamin qui apprend que le Père Noël n’existe pas, il pleure presque. Ma chance tourne, le roi des rats de Bondy m’offre un café. De mémoire de Bondynois, extorquer un café à un rat, c’est un exploit.

DIMANCHE. J’avais encore une tonne de choses à faire comme du rangement. Moi, c’est pas le nettoyage de printemps qu’il faudrait que je fasse mais celui des quatre saisons. Ragaillardie par le soleil, je me dis qu’aujourd’hui, il est temps d’arrêter de vivre dans un terrain de guerre ravagé. Xynthia semble être passée par là en emmenant sa copine Katrina. Je ne retrouve plus rien, je mets encore plus de temps pour me préparer. Les piles de vêtements disséminées un peu partout recouvrent les piles de livres abandonnés. Le bureau lui aussi a disparu sous les décombres, je vais bientôt devoir faire appel à une brigade cynophile pour le retrouver. Finalement, j’ai commencé, j’ai retrouvé un livre que j’avais déjà entamé. J’ai passé ma journée à bouquiner. Honte à moi.

LUNDI. J’avais une journée à perdre et je me suis dit que le mieux serait d’emmener mon neveu aux urgences. Le gamin s’est foulé le pied. Au foot selon la version officielle. Si ça se trouve, lui aussi portait des talons alors qu’il flânait au Sacré-Cœur. Par cette phrase je viens de me faire renier par ma sœur.Comme je ne suis pas de la famille Thénardier, je me dévoue pour l’y emmener. Nous avons été recalés par l’hôpital Lariboisière car ils ne prennent pas les enfants. Pour des urgences… Pourtant je l’avais briefé, l’éclopé, en lui disant d’exagérer un peu sa douleur, histoire qu’on sorte de là avant qu’il ne soit en âge de passer le bac. Direction Robert Debré, en clopinant, car bien entendu, je ne conduis pas, donc la RATP est notre tapis volant.

Dès notre arrivée aux admissions, le monsieur qui s’en charge me demande si c’est mon enfant. Je dis que non. Si j’avais été sa mère, je l’aurais eu à quatorze ans. J’ai bien aimé le film « Juno » mais pas à ce point. J’ai précisé que j’étais la tante dévouée et pleine d’abnégation. Le préposé aux urgences, craignant, comme dans un mauvais téléfilm de M6, que je ne sois une psychopathe en cavale qui aurait enlevé l’enfant, a préféré faire une copie de ma carte d’identité. En deux minutes je suis passée de mère précoce à psychopathe. L’infirmière est un génie. Elle a inventé la première consultation sans les mains, sans examen. Sympa comme concept mais un poil inutile. La grippe A c’est fini, Madame, on peut de nouveau toucher les gens.

Nous voilà dans la salle d’attente, Cour des Miracles d’enfants estropiés, blessés dans la cour de récré. Comme un vaillant guerrier, mon neveu ne se plaint pas. Sans doute a-t-il peur de l’amputation dont je l’ai menacé s’il ne se tenait pas tranquille… Après deux minuscules petites heures nous sommes reçus par le médecin. Enfin vaguement consulté par un monsieur qui porte une blouse blanche et des lunettes. Docteur House a fait des émules. Le médecin est aussi aimable qu’une porte de prison et semble avoir fait une razzia sur les antidépresseurs de sa pharmacie. Une radio plus tard, mon neveu doit porter une attelle et se déplacer avec des béquilles. Et je n’ai même pas trouvé de beau docteur.

MARDI. J’ai passé la meilleure des soirées de l’année. Pas besoin d’être très bien habillée, il suffit juste pour y participer d’avoir des gants et de ne pas avoir peur d’être éclaboussée par de l’eau. C’est soirée mousse ce soir. Une soirée sponsorisée par Mir vaisselle pour être précise. Ma mère a déserté et c’est moi la chef de la famille. Mon frère, lui, croit que les assiettes s’auto-nettoient comme dans les dessins animés de Walt Disney. Touchant à quatre ans, moins à dix-huit. En plus, il est persuadé que j’ai un master en arts ménagers, alors il faut que je mette à profit ces compétences. J’ai donc fait grève. Dans l’évier il y a une reconstitution de la Tour de Pise en vaisselle, peut-être de l’art brut japonais. Je me dis que si je ne veux pas avoir l’air de vivre dans un squat plus longtemps, je dois m’atteler à cette tâche.

C’était ça ou un suicide collectif de Monsieur Propre et des inspecteurs de l’hygiène. Alors que je lave tout ça et conclus que ma vie est merveilleuse, je réfléchis à une mesure pacifique puis coercitive pour obliger mon frère à désherber pas le poil mais le pelage qu’il a dans la main. Peine perdue, il est plus vicieux. Il revient du foot américain et m’annonce qu’il s’est blessé alors qu‘il s‘entraînait en vue du Super Bowl de 2020. Petit salopiot, il a été jusqu’à s’auto-mutiler pour éviter les tâches ménagères.

MERCREDI. Le Bondy Blog est un monastère. On pense qu’il y a une affaire de sorcellerie là-dessous. Un champ magnétique doit empêcher les bloggeurs d’être touchés par l’amour. Nous sommes tous, ou presque, célibataires. Ça devait être l’une des clauses écrites en minuscule sur le contrat. A tel point que le site devrait être sponsorisé par Meetic, qui ferait ainsi une belle œuvre humanitaire.

On fait vaguement les malins avec nos photos de la mort, nos articles drôles et intelligents mais sachez chers lecteurs, que ceci n’a qu’un but : conjurer la malédiction. Et nous caser. Quand le Grand Journal de Canal Plus a voulu nous inviter, on s’est dit que ce serait mieux qu’un homme sandwich qui se trimballerait avec des annonces « A caser, de toute urgence ». Je voue un culte à la maquilleuse qui a su à l’aide de ses poudres magiques faire disparaître mes cernes de panda. De quoi optimiser mes chances.

Après, il y a eu ce moment où on se sentait comme des condamnés qu’on menait à la chaise électrique, juste avant d’entrer en plateau. Vingt minutes plus tard, nous avons survécu et on est en coulisses en train de taper la discute à mon futur époux, Ali Baddou. Je me suis contentée d’être passionnée par ce qu’il racontait tout en veillant à ne pas salir ses chaussures en bavant devant lui.

Mais je ne pense pas avoir marqué des points comme Idir. Lui, pour harponner la Miss Météo, Pauline Lefèvre, il a sorti l’artillerie lourde. Pragmatique, il lui a dit qu’elle était plus belle en vrai qu’à la télé. On ne sait pas trop comment elle l’a pris. Pas désarçonné, Idir, poète des montagnes, a surenchéri en disant qu’elle est tellement fluo qu’elle brille la nuit. Bizarrement, ça n’a pas eu l’effet escompté. C’était prévisible, on est repartis bredouille.

JEUDI. En 1986, du temps de Tchernobyl, le nuage radioactif nous a-t-on assurés, n’a jamais traversé les frontières françaises. Personne n’a été touché par les radiations en France. Personne, personne, enfin bon, rien n’a été prouvé pour les frères Bogdanov. Aujourd’hui, ce n’est pourtant pas le 1er avril, mais on apprend que le volcan Eyjafjallajokull (bizarrement, aux infos, aucun journaliste kamikaze n’a osé tenter de prononcer ce nom-là), éteint depuis 190 ans, est entré en éruption. Moundir, l’aventurier de l’amour, qui avait senti les Volcans d’Auvergne monter en lui, est un visionnaire : il avait prédit l’éveil de volcans éteints. Visiblement, comme la langue française, la géographie n’est pas son fort.

Il y a donc un nuage de cendres qui flotte au-dessus de l‘Europe. Ledit nuage s’offre à peu de frais un tour de l’Europe du Nord, sans visas. La politique d’Eric Besson est vraiment efficace. Quoi qu’il en soit, les avions sont paralysés, on voit aux JT les voyageurs se plaindre. En même temps, c’est un mal pour un bien, on l’a bien vu en Pologne, l’avion n’est vraiment pas le moyen de locomotion le plus sûr qui soit.

VENDREDI. L’industrie musicale est sauvée. Loana est de retour dans les bacs. Voilà qu’elle sort une reprise de « Coquillages et crustacés ». Un clip kitschissime avec un cheval sur la plage. Et comme elle parle couramment le langage du corps lorsqu’elle chante « mes cheveux ébouriffés », elle se touche les cheveux au cas où on n’aurait pas compris de quoi elle parle. Et quand « le train » l’emmène vers l’automne, eh bien Loana a anticipé la grève de la SNCF et va vers l’automne en Harley Davidson. Subtile, la référence. Après, je n’ai pas pu aller plus loin dans l‘exégèse artistique du clip car elle m’a fait saigner des tympans avec sa voix de crécelle. Heureusement que ce n’est qu’une image, parce que je n’ai aucune envie de fréquenter à nouveau les urgences.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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