SAMEDI. Le mois de mai c’est le mois préféré de tout le monde. Le mois passoire avec ses multiples trous au calendrier. Cette année, arnaque suprême, certains jours fériés tombent un samedi. Aujourd’hui 1erMai, les magasins sont fermés et ça m’embête. Comme les placards sont aussi vides que le cerveau de Loana et que jouer à Koh-Lanta n’est pas dans mes projets immédiats je suis un peu dépitée. Et affamée.

De plus j’aurais pu aller manifester pour le Grand soir mais comme Coluche l’a dit, « on ne promet pas le grand soir mais juste à manger et à boire ». Et puis je n’ai plus l’ardeur de mes 18 ans, les manifs, c’est fini. Comme le dit le bon vieux dicton, qui dort dîne (ou déjeune), alors je décide de faire une sieste pseudo réparatrice. La sieste et moi c’est une grande histoire d’attraction-répulsion. 

Quand j’étais petite c’était la pire punition. Quand on s’est couché à 19h30 la veille, on n’a pas tellement sommeil la journée. Oui, ma chère mère était adepte de l’organisation à la Guantanamo. Le pire, c’était les vacances en Algérie. A partir de 14 heures, l’économie du pays tourne au ralenti, les malfrats cessent leurs méfaits, les enfants disparaissent et la police aussi. Pendant cette parenthèse où le temps s’arrête, j’aurais pu mourir égorgée comme un mouton de l’Aïd ou enlevée par les extraterrestres, personne ne s’en serait rendu compte. J’étais réfractaire bien entendu à cette débauche de sommeil.

En mettant un pied dehors, sous le soleil de plomb qui faisait fondre mes sandales en plastique, j’avais l’impression d’avoir atterri dans un village fantôme de western avec les moutons de poussière qui roulent, Clint Eastwood en moins… Sieste égale traumatisme d’enfance. Aujourd’hui, il semble que je devais être éreintée vu que j’ai sombré dans un sommeil profond en moins de deux secondes. J’ai plutôt eu l’impression de tomber dans un coma végétatif. En me réveillant j’avais un grand mal de crâne. Comme si j’avais une barre transversale sur le front. J’aurais dû me fier à mes souvenirs d’enfance. 

DIMANCHE. Mon neveu est un taliban. Il s’est pourtant rendu en Egypte pour les vacances, pas en Afghanistan… Séjour au cours duquel il a passé son temps à surveiller sa mère et à vérifier qu’elle n’ait aucune velléité de monokini. De retour en France, il n’a certes pas ramené de niqab dans ses valises mais il reste vigilant quant aux tenues familiales. Ce soir-là, reportage sur la petite chaîne qui monte sur les nouveaux codes de la séduction. La « tendance » c’est donc l’effeuillage, en termes moins poétique le strip-tease. Vive les euphémismes.On nous montre donc des femmes, bien dans leur corps et dans leur vie, qui ont décidé d’apprendre à « s’effeuiller » comme un mille-feuilles. 

Moi je n’en pense rien, à part que ce n’est pas pour moi. J’imagine juste que c’est compliqué à placer sur le CV à la case « Centre d’intérêts ». L’avantage c’est qu’on peut toujours s’entraîner dans le métro avec la barre. Et ça ce n’est pas négligeable. Ça peut même rapporter quelques piécettes. Mon neveu, devant cet étalage cathodique de chair est bien entendu choqué et nous avertit de ne jamais faire quelque chose dans ce genre. Sous peine de finir pendues haut et court par ses soins ou avec des goudrons et des plumes. J’exagère un peu mais c’est à peu près ça.
 
LUNDI. Pour cesser la grève de la faim forcée, je suis bien obligée d’aller faire les courses. Dans l’absolu, faire les courses ne me dérange pas mais si quelqu’un pouvait s’en charger à ma place ça m’arrangerait. Je reviens chargée comme une mule. Et je suis handicapée des bras. Le muscle est persona non grata, la seule chose que je tolère à mon bras c’est mon sac à main. Comme Sisyphe, je supporte mon fardeau jusqu’au bout puisque l’ascenseur a décidé depuis environ quatre mois de se mettre en RTT. Ah les acquis sociaux… J’ai bien fait de ne pas manifester le 1er mai.J’habite au cinquième étage. Je pense que ça doit être une conspiration de mon tortionnaire de frère qui s’est improvisé coach sportif et m’a forcée un dimanche à me lever à 6 heures du matin pour aller courir. 

Naturellement, après cet épisode, j’ai arrêté de nourrir mon syndrome de Stockholm. J’ai cessé toute activité sportive. Depuis il m’en veut. Si ça se trouve, il a saboté l’ascenseur pour m’obliger à me muscler les cuisses en montant les étages. Dans sa mansuétude, le bailleur a décidé de mettre à disposition un monsieur aux bras musclés pour nous aider à porter nos charges lourdes. Sauf que le monsieur en question n’a rien d’un Musclor. Et surtout il ne fait pas preuve d’un dévouement inouï. Il doit juste avoir des pouces musclés à force de jouer aux jeux de son téléphone.

Il me regarde, avec mon sac aussi lourd que la hotte du Père Noël. Et m’ouvre la porte. Et comme vous pouvez le deviner ne me propose même pas de m’aider. J’ai comme un fond de culpabilité à l’idée d’exploiter un homme (oui, une fois l’an j’ai des relents d’amour de l’humanité), alors je ne dis rien et fais la fille indépendante et forte. En vrai, si je ne le réquisitionne pas, c’est parce que j’ai peur de lui avec sa tête de criminel recherché par le FBI. J’aspire à mieux que de devenir une célébrité des pages faits divers du Parisien. 

Genre la fille étranglée par un sac plastique.J’arrive en haut, le souffle court, haletante et les bras ankylosés. O drame, ô désespoir je dois redescendre compléter la liste. Comme à défaut d’avoir une tête, on a des jambes, j’en suis quitte pour une deuxième séance de step improvisée. On va finir par croire que je le fais vraiment, le régime pour rentrer dans mon bikini cet été. Moi je m’en fiche, au pire j’opte pour le burkini. J’éviterai juste de le choisir en blanc pour ne pas ressembler au bonhomme Michelin.

Après ma deuxième tournée de courses, je reviens, il est exactement 17h38 environ et le préposé aux courses s’est volatilisé. L’affichette qui propose ses services stipule qu’il doit aider jusque 18H30… J’hésite à placarder un avis de recherche « Wanted, mort ou vif » comme dans les westerns. Quoique mort, il aurait encore moins d’utilité qu’à l’heure actuelle. 

MARDI. A Bondy on a mis les petits plats dans les grands pour fêter l’anniversaire surprise du meilleur d’entre nous. Sur le papier, l’anniversaire-surprise c’est toujours une superbe idée. Mais comme on le sait entre le papier et la réalité, y a un monde. Dans celui des Bisounours tout se passe toujours bien. Les invités répondent présents, personne ne gâche la surprise. Et l’invité spécial se pointe à la fête. Moi, l’année dernière, j’ai fait encore plus fort. Je me suis auto-organisé mon propre anniversaire-surprise. J’avais lancé de mon côté les mêmes invitations que les organisateurs, à la dernière minute voulant finalement le fêter avec mes amis. Amis qui ont dû me révéler le pot aux roses.

Cette fois-ci il m’incombe de trouver le prétexte pour attirer Idir à sa fête et être sûre qu’il vienne. Bon je ne vais pas la jouer fille ingénieuse. Pour le corrompre, j’ai dû supplier. Rien de plus rien de moins. Après un quart d’heure de suppliques, il a capitulé. Après lui avoir fait signer un pacte oral, promettre sur la tête de ses enfants qu’il n’a pas, je l’ai laissé tranquille. J’ai prié toute la journée pour qu’il ne fasse pas sa star et au dernier moment ne nous fausse compagnie. Finalement c’est moi qui suis arrivée en retard à la petite sauterie à laquelle le héros du jour assistait bel et bien. 

MERCREDI. Je me prépare à aller à l’aéroport d’Orly. Bien entendu, ce n’est pas pour aller me dorer la pilule aux Seychelles. Aller à l’aéroport alors qu’on a une aussi bonne situation financière que la Grèce et qu’on sait pertinemment qu’on ne pourra quitter le territoire français avant longtemps, c’est douloureux. A part si Eric Besson s’en mêle et organise une « déchéance party » avec voyage payé par le contribuable à la clé. J’ai réussi à débaucher une bonne âme dotée d’un véhicule pour venir chercher ma mère qui rentre de vacances. J’ai brandi la carte de « Oh je dois aller chercher ma mère à l’aéroport, tu la connais elle va être très chargée, d’ailleurs elle me l’a précisé au téléphone. Mais chacun sa croix. » 

Même pas eu besoin de supplier…Je suis heureuse d’avoir entraîné un camarade dans cette galère car un aéroport avec mon sens de l’orientation légendaire, c’est un labyrinthe pour moi. Nous voici à attendre. J’aurais dû m’en douter. L’avion doit atterrir à 15h20. 15h20/15h57 même combat pour Air Algérie. Les aiguilleurs du ciel à Alger ont dû vouloir piquer un somme, d’où le retard. Pas grand chose à signaler, si ce n’est la tentative de racket dont nous avons été victimes. Alors que nous avons un chariot à bagages, un homme nous demande si nous comptons nous en servir. « Pas du tout, on l’a juste pris car on trouvait le concept sympa et qu’on avait envie de faire la course avec. » 

Les premiers passagers descendent. Et le pilote. Là d’un coup j’ai peur. Il fait 35 kilos tout mouillés, l’air d’avoir tout juste 18 ans et surtout le costume trop large. Les épaulettes chez lui ne sont pas superflues même s’il donne l’impression d’avoir des épaules démesurées comme les joueurs de football américain. Dès que je vois l’ampleur des bagages, je me félicite d’être venue accompagnée. Je me dis qu’avec un peu de chance, comme je suis la fille préférée (dans mes rêves), ces valises regorgent de cadeaux pour moi. Joie de courte durée lorsque je réalise que l’ascenseur poursuit sa grève et que Monsieur Muscles, porteur de sacs, lui emboîte le pas. Note pour plus tard, faire de la gonflette, bien plus utile que les cours de strip-tease. 

JEUDI. Lionel Jospin est un citoyen modèle. Visionnaire, il a anticipé la réforme de la retraite. Malgré ses 72 printemps, il continue de travailler. Lui aussi, les acquis sociaux, il s’assoit dessus… L’autoproclamé « austère qui se marre » fait une apparition de cinq minutes, dans son propre rôle , dans une comédie baptisée le « Nom des gens ». Lionel Jospin dans une comédie c’est aussi réaliste que Brice Hortefeux dans une manif pour la régularisation des sans-papiers ou Eric Besson soutenant Ségolène Royal.Ce doit être parce que Premier ministre ça mène à tout qu’aujourd’hui, trois hommes politiques se disputent le poste en Grande-Bretagne. Je comprends Gordon Brown en ces temps de crise du logement, c’est difficile de quitter le 10 Downing Street. 

Ce qui serait bien quand même c’est qu’ils se décident pour savoir qui a gagné. Il reste la courte-paille, la négociation ou l’élection façon l’Ecole des fans, tout le monde a gagné. Mais non, on se demande si Gordon va parvenir à anéantir David ? Qui réussira à ravir le cœur et les voix de Nick ? On a l’impression d’être dans les Power Rangers avec les forces de différentes couleurs qui s’allient. Ou pire dans Koh-Lanta avec le jeu des alliances incompréhensibles et biscornues. Et oui, voilà, il ne fallait pas tomber dans le piège de la démocratie. Un concept forgé par les Grecs, ça sent l’arnaque à plein nez, on aurait dû s’en méfier. Au moins dans les républiques bananières, ils ne font pas durer le suspense. Pas de triangle électoral sans fin. L’unique candidat récolte 96% des voix à l’arrachée et à la surprise générale. Oui c’est toujours un peu moins de 100%, car il faut que cela reste crédible. 

VENDREDI. Cette chronique n’a jamais failli voir le jour. J’imagine le désespoir qui vous étreint, ô fidèles lecteurs, à la lecture de cette perspective atroce. Alors que j’avais le récit de mes aventures hebdomadaires, l’ordinateur est tombé dans un coma profond. Peut-être a-t-il voulu s’adonner à la sieste ? Plus vraisemblablement, il a de nouveau cédé à ses penchants suicidaires. Je vais finir par le rebaptiser Loana… J’ai dû me résoudre à pirater l’ordinateur de mon frère, non sans lui avoir demandé préalablement le mot de passe. Mais le vrai événement du jour ce n’est pas mes mésaventures informatiques.

En France, on suit le même chemin que la Grèce. Même si Idir tente désespérément de relancer l’économie hellène en doublant sa ration hebdomadaire de sandwichs grecs, ils sont quand même dans la panade. Notre premier ministre, François Fillon, a décidé de justifier son salaire et annonce aujourd’hui un gel des dépenses pour les trois ans à venir. Notre « prime », il débloque un peu, si les Anglais voulaient bien nous donner l’un de leurs premiers ministrables en surplus, ce serait gentil. Encore une annonce de ce genre et les Français vont se réveiller du sommeil dans lequel ils sont plongés et vont descendre dans la rue pour une manif géante. Surprise! 

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

Articles liés

  • Le piège du trading des influenceurs pour les jeunes de quartiers

    Sur les réseaux sociaux, des célébrités de la téléréalité encouragent leurs abonnés à se lancer dans la spéculation en ligne, avec un storytelling taillé pour les quartiers populaires. Les autorités financières mettent en garde contre ce phénomène dangereux. Une enquête réalisée avec notre partenaire Mediapart.

    Par Emilie Duhamel, Yunnes Abzouz
    Le 25/10/2021
  • Assia Hamdi, un livre pour l’égalité dans le sport féminin

    Avec son livre 'Joue-la comme Megan', la journaliste sportive Assia Hamdi raconte la bataille des sportives pour la défense de leurs droits et leur liberté. La journaliste explore différentes problématiques liées au sport féminin : l’égalité salariale, l’injonction à la féminité ou encore les questions liées au corps féminin comme les menstruations ou la grossesse. Interview.

    Par Emeline Odi
    Le 25/10/2021
  • La Brigade des mamans contre les amendes abusives de leurs enfants

    Dans de nombreux quartiers, les jeunes sont victimes d'une nouvelle arme sur-utilisée par les agents de police : les amendes. Parfois lancées sans même avoir rencontré les jeunes. Un phénomène à l'origine du surendettement de nombreuses familles. Pour se prémunir de ce fléau, à Belleville (Paris), des mamans veillent et sortent dans la rue jusque tard pour protéger leurs enfants. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 22/10/2021