SAMEDI. Je ne suis pas Wonderwoman, ni Superwoman. Ni mythomane, ni érotomane, ni pyromane. Bon j’arrête la litanie des mots en – ane. Oui, moi j’adore les vacances, je ne dirai jamais ô grand jamais « Oh heureusement que je reprends le travail, ne rien faire ça m’embête. » Dans notre belle société sarkozyste où il faut travailler plus, pour gagner plus, l’oisiveté est mal perçue. Comme je suis une rebelle à temps partiel j’ai envie de déclarer haut et fort : vive le temps libre, vivent ces moments où le temps est suspendu et où l’on est fatigué de n’avoir rien fait.

En réalité mes vacances ont été éreintantes. Il aura manqué qu’un tour sur la Lune pour que le périple soit parfait. J’ai aimé mon tour du monde en yacht avec cette escale mémorable à Los Angeles où j’ai pu faire la fête avec des hommes magnifiques célibataires, beaux, intelligents qui voulaient tous m’épouser. J’ai adoré la plongée dans la Mer Rouge avec les copains de Némo. L’ascension de l’Everest a été un peu éprouvante mais le spectacle des monts enneigés valait cet effort. La visite du site antique de Pétra rivalise avec mon safari en Afrique du Sud et mon escapade près des volcans islandais.

Je pourrais noircir des pages et des pages de souvenirs. Il va sans dire que je suis bronzée, mince et que mes cernes de panda se sont volatilisés. Trêve de plaisanterie, ma plus grosse expédition estivale a été de traverser la Seine, un matin sur deux pour assurer une chronique à la radio. Je n’ai même pas pu faire la crêpe sur la plage, pour moi aussi avoir mon bronzage à la Séguéla et accessoirement mon cancer de la peau.

Aujourd’hui, c’est décidé, je me reprends en main, bonnes résolutions de rentrée oblige. Raté. Si je me suis levée très tôt, c’est tôt dans l’après-midi. La faute à ma vie en horaires décalés. Aussi décalés que Rama Yade au ministère des sports ou DSK au Parti socialiste… Un médecin du sommeil se suiciderait s’il découvrait mon véritable rythme de vie. Et puis j’ai aussi mangé n’importe quoi. Un régime alimentaire riche en glucides, ce qui par magie se ressent sur ma silhouette. Je ressemble à une bouteille d’Orangina, c’est officiel.

J’arbore aussi un ravissant teint de fantôme, conséquence directe du soleil qui s’est mis en grève illimitée en France. Seul point positif, je pourrais jouer dans « Twilight », sans maquillage. Au fond, mon rêve, c’est juste de ressembler à ces filles parfaites qui n’aiment que les brocolis, dorment huit heures par nuit, font du sport, ont un sourire sponsorisé par Email Diamant et ont les cheveux aussi brillants que les tenues de scène de Michael Jackson époque post Jackson Five.

DIMANCHE. Si j’osais je révèlerais le nom de mon plus fidèle compagnon nocturne. Celui qui m’empêche de dormir. Je ne peux m’y résoudre. Une telle révélation pourrait ruiner ma carrière, faire fuir mes amis les plus fidèles, me faire renier par ma famille, compromettre toutes mes chances de me caser. Non, non, ce secret sera aussi bien gardé que le mystère qui me taraude depuis des années. Mais qui a volé l’orange du marchand ? Tiens, un certain Brice H. propose une réponse. Ah, on me signale que cette réponse a déjà été fournie par un certain Eric B. Les Roms. Mouais, à creuser…

Tout ce que je peux révéler c’est que je suis accro à un feuilleton. Comme pour la came, tu sais que c’est nocif mais ton cerveau te réclame à cor et à cri sa dose. Il fut un temps où le Français, moi incluse, pouvait se délecter de merveilleuses sagas estivales made in TF1. Des chefs d’œuvre inégalés. L’histoire de base tient sur un ticket de métro. Et les personnages ont la psychologie d’une blonde de téléréalité ou de George Bush.

L’intrigue qui n’intrigue plus personne au bout de deux épisodes se déroule dans une maison immense à la campagne, entourée de vignes ou d’oliviers. Sur la famille, qui a souvent un nom à particule ou italien, plane l’ombre omniprésente du patriarche mort des années auparavant. Il avait évidemment bâti un empire en partant de rien. Comme Vito Corleone avec son entreprise d’huile d’olive.

Le self-made-man laisse derrière lui une matriarche un peu revêche, accro aux antidépresseurs et qui déteste ses enfants qui lui ont volé sa jeunesse (et une partie de son héritage, les salopiots ingrats). Par on ne sait quel miracle, la fille de la famille aux cheveux brillants qui avait fichu le camp pour vivre sa vie, revient dans la maison de son enfance. Bien entendu, cette famille couve un grand secret et n’a connu que des malheurs. Genre la tante a été retrouvée éviscérée à l’aide d’une machette indienne dans un champ avec un mot sibyllin « Je me vengerai, je sais où tu étais le 8 août 1974 ». Et comme par hasard cette date anniversaire approche.

L’enquête sera menée brillamment par la fille, car le flic du village est un alcoolique patenté qui ne s’est jamais remis de la mort du patriarche qui était son meilleur ami. La fille sera aidée par le taciturne beau-gosse du village, lui-même traumatisé par le décès de sa femme et de sa fille dans d’étranges circonstances. Souvent il regardera leur photo les yeux embués. Son épouse bien entendu était une fille parfaite. Puis, il ira se recueillir sur leurs tombes en jurant, vindicatif, « Je vous vengerai ». Ça marche avec toute autre terme du même champ lexical.

Il sera rongé par les remords après la nuit torride passée dans la grotte avec l’héroïne, qui évidemment ne quittera pas son short moulant et son débardeur transparent. Une ou deux prises d’otages plus tard, voilà qu’on découvre que le mystérieux commanditaire n’est autre que la tante vieille fille qui recueillait les confidences de sa nièce et qui pendant toutes ces années voulait se venger. De quoi ? On ne comprenait jamais mais c’était souvent un truc bidon, comme « le père m’a mouillé la robe lors d’une bataille d’eau en 1972 », ou pire, « il m’a forcée à écouter Michel Sardou, il méritait donc de mourir ».

Plutôt que d’affronter la justice, après avoir débité son laïus de vingt-cinq minutes où elle détaille ses forfaits et durant lesquelles aucun policier n’a la présence d’esprit de la neutraliser, la coupable saute de la falaise. Mais comme le génie scénaristique est poussé à son paroxysme, on n’était pas vraiment sûrs qu’elle soit morte. Cela laissait ainsi une possibilité de faire une suite l’été suivant si l’audience était au rendez-vous. Même si, le cas échéant, son fils aurait pu endosser le rôle du méchant qui se venge.

Huit épisodes de 2h30, tellement mal joués qu’on avait l’impression que c’était une série étrangère doublée en français. Mais ça captivait les foules. Moi la première. Des années plus tard, un feuilleton m’empêche toujours de dormir.

LUNDI. Mazeltov ! Congratulations ! Mabrouk ! Alléluia ! J’ai une vie sociale. J’ai un rendez-vous avec un gang de beaux mecs. Bon j’arrête le bluff. Aujourd’hui ma vie sociale se fera par procuration. Mon crew du jour a onze ans. Le crew en question est de la pure racaille made in 92 et est accessoirement composé de mon neveu et ses quatre amis qui rejouent la brillante dernière Coupe du Monde des Bleus sur console. Je suis donc de mission baby-sitting. Enfin pré-ados-sitting. Et les mioches me filent un sacré coup de vieux.

Polis, ils ôtent leurs chaussures en entrant et ont greffé sur leurs visages le masque de l’enfant de chœur dont la bouche n’a jamais été profanée par le moindre gros mot. Leur visage promet monts et merveilles. Ces angelots me saluent et me gratifient d’un timide « Bonjour Madame ». Après une douleur au cœur, une forte envie de les rouer de coups s’est manifestée en moi. Moi, « Madame » ? Et puis quoi encore ? Je le concède je ressemblais à Madame Bidochon. Il se peut aussi que je les ai accueillis en tenue de combat je-vais-briquer-le-moindre-recoin-de-manière-compulsive et que mes cheveux ressemblaient à Bagdad après le passage de Katrina après Hiroshima. Mais « Madame » c’est violent tout de même. Je savais bien que ne pas dormir la nuit aurait des conséquences fâcheuses sur mon apparence.

MARDI. J’avais un peu décroché de l’actualité cet été. Et puis une fois qu’on connaît les coupables, à savoir les Roms, comme dans le feuilleton de l’été, on a moins envie de suivre. Mais ce matin je rebranche ma radio. Donc les Roms, qui ont vraiment eu un été pourri, sont au centre de l’opération « Vous avez aimé 2002 et l’insécurité, vous aimerez 2012 et les étrangers sont responsables de tout les maux de la France ».

Il faut être honnête, les Roms personne ne les a jamais vraiment aimés. Que ceux qui ont connu l’agression auditive dans le métro et qui, un instant furtif, n’ont pas pensé qu’il faudrait les expulser me jettent la première pierre. Mais maintenant, les Roms, on les soutient. Aujourd’hui, il convient de parler de la nouvelle brillante idée d’Eric B., qui tient à prouver qu’il n’occupe pas, hélas, un emploi fictif. Le ministre voudrait donc que la « mendicité agressive » soit sanctionnée d’une reconduite à la frontière.

Pour mieux comprendre, jouons au jeu des suppositions. Supposons qu’un certain Nicolas S. ait un père d’origine étrangère. Supposons aussi qu’une vieille dame blindée soit désignée comme tirelire de l’UMP. Supposons aussi que ce même Nicolas S. vienne mendier de l’argent pour financer, disons une carrière politique, lors de dîners organisés chez Mamie Tirelire. Supposons qu’elle les lui donne dans des enveloppes. Est-ce assimilé à de la mendicité agressive ?

MERCREDI. C’est la rentrée littéraire. Mais ça je m’en fiche un peu. Les livres promus sont souvent des mauvais romans d’autofiction où l’auteur se torture sur les conséquences du succès sur sa vie quotidienne. Ainsi que de soporifiques considérations sur l’amour qui rend toujours malheureux comme les pierres. Le tout se déroule toujours dans des taxis qui emmènent l’héroïne pour un déjeuner au Ritz où elle ne mangera de toute façon rien du tout (ne me forcez pas à citer de nom). Rien d’exaltant.

Il faut dire que mes goûts littéraires obéissent à des critères très précis. Si le roman est ouzbèke et traduit en finnois, il a toutes les chances d’atterrir dans les rayonnages de ma bibliothèque. Pourtant, j’ai passé la nuit avec un livre passionnant. De prime abord tout ce que je déteste. Un témoignage et pas spécialement bien écrit du surcroît (on est loin de Zola). Le livre, cerise sur le gâteau, raconte une expédition sur l’Everest. Il faut savoir qu’en montagnes, je suis ignorante et que je le vis bien. Pour moi le Mont-Blanc c’est juste le plus merveilleux gâteau antillais qui existe sur Terre. Mais rien d’autre. J’ai été embarquée par ce récit du « Tocard sur le Toit du monde » (JC Lattès) que j’ai avalé d’une traite.

Finalement je me rends compte qu’il ne faut pas être trop rigide dans ses critères. Du coup je m’interroge. Si ça se trouve, mon homme idéal est roux, petit, idiot, sans humour et de droite?

JEUDI. J’ai décidé de renouer avec les êtres humains et la (vraie) vie sociale. Je m’aventure donc au restaurant avec une amie. Une amie que j’aime beaucoup et qui est le récipiendaire de 123 SMS quotidiens. Mais, voyez-vous, nous avons toujours quelque chose à nous dire. Le cadre est agréable. Une bise d’été se soulève et provoque des petits frissons sur la peau de mes bras légèrement dénudés.

J’arrête la poésie du dimanche car contrairement à la vie en théorie où tout se passe bien, il y a un bémol de taille. Le bruit qui enveloppe la salle. Attention, je ne fais pas partie de ces gens qui ont besoin du silence pour réfléchir. Moi j’ai grandi dans le bruit. Comme dans toutes les familles méditerranéennes, un dîner de famille, c’est vingt points d’audition en moins. Même l’échelle du bruit n’est pas la même entre les « d’ici » et les « d’ailleurs ». « Chez nous », crier, c’est discuter aimablement. C’est comme lorsque ma mère téléphone en Algérie, elle se sent obligée d’hurler, ses interlocuteurs étant loin…

Mais là, ce soir, la musique était un poil trop forte. Je me suis sentie dans la peau d’une grand-mère à qui on aurait racketté son sonotone. Certes, j’ai pu vivre l’espace d’une soirée le quotidien de Liliane Bettencourt qui n’entend pas ce que son cher Patrice de Maistre lui raconte sur des comptes éparpillés et son île secrète. Sauf que je n’ai pas son pouvoir d’achat hélas et sa choucroute peroxydée heureusement.

Du coup, impossible d’entendre les observations passionnantes sur les tenants du chromosome Y que nous devions échanger. C’est là que je me dis qu’au lieu d’apprendre des trucs inutiles au lycée, exemple : les maths (j’aimerais vraiment que quelqu’un m’explique enfin à quoi ça sert de savoir résoudre une équation à quatre inconnues dans la vraie vie), j’aurais dû concentrer mes efforts sur autre chose. Comme apprendre à lire sur les lèvres ou la langue des signes. Lire sur les lèvres c’est super, plus aucune conversation ne vous échappe. La langue des signes me tente moins. Certes, parfois un majeur en l’air sur la piste comme dirait Booba est la plus efficace des réponses. Mais depuis que Florent Pagny l’a utilisé pour sa chanson « Savoir aimer » qui m’inspire tout sauf de l’amour, à la rigueur l’amour de la violence, je n’ai pas trop envie de l’apprendre.

Pour finir cette soirée, nous sommes allées dans un bar. Un chanteur à guitare y a pris ses quartiers. Essayez de discuter avec de la musique et des gens touchés par le syndrome du pantin hystérique. Toi aussi bouge la tête comme si tu étais atteint de la maladie de Parkinson et frappe des mains comme une otarie. Pas en rythme de préférence. Finalement avec mon amie, on aurait dû s’envoyer des SMS, l’une en face de l’autre, ça aurait facilité notre communication.

VENDREDI. Un instant, j’ai eu peur en lisant une information. Oui, ça m’arrive souvent d’avoir peur ou de croire à une blague quand je lis la presse. C’est comme lorsque j’ai appris que Brice Hortefeux briguait la mairie de Vichy. Mais l’info du jour, c’est que Didier Deschamps a été nommé à la direction du Théâtre national de Chaillot. Quoi, un footballeur à la tête d’un théâtre ? Je m’apprêtais à m’insurger et faire ma vieille en disant que le monde marche sur la tête, que c’était mieux avant et que c’est pas parce qu’il n’a pas été nommé sélectionneur de l’équipe de France qu’il fallait lui donner en guise de compensation un grand théâtre subventionné.

De mon temps, les footballeurs restaient footballeurs et les judokas ne devenaient pas députés. Erreur d’aiguillage, le Didier Deschamps est chorégraphe. L’honneur est sauf. On sous-estime le pouvoir de l’homonyme. Il faudrait que quelqu’un conseille à Eric W. chaque jour de plus en plus sourd au scandale qui le touche, de sortir la carte homonyme. C’est pas moi, c’est l’autre. Sur un malentendu…

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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