SAMEDI. Frimas de l’automne aidant, on a envie de traîner le soir au fond de son lit au chaud en pyjama. Je n’ai pas ressorti ma tenue pingouin en pilou so sexy mais ça ne saurait tarder. Pour ceux qui ont des amis et aiment les gens, il reste la possibilité d’aller les voir pour des supers fêtes. Je me suis rabattue quant à moi sur le cinéma pour aller voir le film dont tout le monde parle, « The social network », de David Fincher. Ou le film sur le créateur de Facebook. Paradoxe vivant, le fondateur du site où tu peux être ami avec la terre entière, n’a plus d’amis en chair et en os. Il paraît qu’il a 26 ans et qu’il est aigri (mon frère caché ?).

Accessoirement, il a un joli milliard de dollars pour lui tenir chaud. Alors que moi, les seuls zéros apparaissant sur mon compte bancaire sont ceux qui expriment ma pauvreté, pardon ma vie d’étudiante. Mark Zuckerberg brasse des dollars, moi, de l’air. Comme dans la lose il n y a pas de justice, le film affiche complet. Je décide d’aller voir « Elle s’appelait Sarah » avec Kristin Scott-Thomas. Le film traite de la rafle du Vel’ d’Hiv’. J’avais déjà le moral au plus haut, alors une histoire triste sur fond de déportation c’est parfaitement ce qu’il me faut.

Moi qui ne suis pas fan des films larmoyants (j’ai fait une overdose de « Titanic » à 15 ans, depuis je suis immunisée), je me surprends à être émue. Pour être honnête, j’ai même carrément pleuré devant certaines scènes atroces. On dira que j’ai attrapé froid, d’où les yeux rougis. Et ça me donnera une excuse béton pour traîner en pyjama en toute impunité.

DIMANCHE. Il se pourrait que la publicité nous ait menti et ait inséré des représentations biaisées de la réalité dans nos cerveaux disponibles. Je sais, cette affirmation est aussi surprenante que de dire que Lara Fabian chante fort. Il n’empêche, on veut y croire, à l’image de la famille bonheur. C’est comme un banquier sympa, on se persuade que ça existe ne serait-ce pour conserver une image un tant soit peu reluisante de l’humanité. Pourtant j’ai la preuve que les publicités de Noël où la famille Ricoré rit à gorge déployée devant un plateau de Scrabble, c’est une arnaque existentielle.

En ce dimanche après-midi familial nous décidons de ne pas nous affaler devant la télé ou derrière l’ordinateur et optons pour des activités stimulantes intellectuellement. Donc une partie de Scrabble. Je ne suis pas du tout rouillée, la dernière fois que j’y ai joué, l’URSS était encore debout ou presque.

A la distribution des lettres je me rassure en imaginant que je vais exploser la concurrence, à savoir ma sœur et mon neveu. J’ai obtenu un bac littéraire quand même (d’accord, cette filière est le parent pauvre de l’Education nationale, doublée d’une voie de garage.) La loterie de la vie ne m’aime pas beaucoup. Visiblement elle a passé le mot au Scrabble. J’écope des lettres qui ne servent à rien : un y, un e, un i, un r, un z, un k et un g. Aussi stressée qu’un démineur qui doit empêcher qu’une bombe ne pète dans une gare à une heure de forte affluence, je galère pour trouver un mot. Je frime lorsqu’au bout de trente-huit minutes j’ai trouvé « riz ». Note pour plus tard, ne jamais passer un test de QI, je risquerais d’être légèrement désappointée.

Les règles du Scrabble c’est n’importe quoi. On ne peut même pas faire du troc avec ses voisins, ni même changer discrètement son tirage. Et encore moins inventer des mots ou placer des mots étrangers. En anglais, j’aurais cassé la baraque. Ils brident vraiment la créativité des gens. Quoi de plus beau qu’un néologisme imprononçable ? « gryzk », au Kazakhstan, je suis sûre que c’est un mot très courant. J’ai songé à mentir et dire que tel mot était un mot très usité au Moyen-âge mais j’ai eu des scrupules.

Ma sœur, banquière de son état, c’est dire les scrupules qui l’étouffent, arrive à placer un « woh » jurant ses grands dieux qu’on a droit aux exclamations. Evidemment nous n’avons pas sous la main les casques bleus de l’ONU pour arbitrer ce conflit de la plus haute importance et maintenir la paix familiale. Je me dis que si j’accepte peut-être sera-t-elle dans de bonnes dispositions pour me laisser piocher le r et le u qui me manque pour écrire un magnifique « gruyère ». J’étais bien naïve.

Mon neveu lui propose un sublime « gun » écrit « gueun ». Faut vraiment qu’il arrête de se prendre pour un gangster, ce petit. On a retoqué son mot bien évidemment, de manière un peu sadique. Finalement, il préfère nous planter et parler au téléphone avec ses nombreux amis. Le face à face a été sanglant. Je me suis fait laminer avec un score minable de 28 points contre 72. Enfin bon, c’est ma sœur qui comptait les points, peut-on lui faire confiance ? Ai-je déjà mentionné qu’elle travaillait pour une banque ?

LUNDI. Un mythe est tombé aujourd’hui. En bon enfant de la télé, j’étais heureuse, ce matin à l’école de journalisme, d’apprendre à la fabriquer enfin moi-même. Je m’imaginais d’une part que c’était facile et que de toute façon quoiqu’on fasse, les images seront toujours belles. Car la télé c’est magique. Tout le monde y est beau, jeune à tel point que lorsque les gens se déplacent, ils le font tous au ralenti et il y a même de la musique qui s’enclenche automatiquement.

Première session télé, donc. Pour parler en euphémisme, nous dirons que la rencontre entre la caméra et moi ne s’est pas tout à fait produite. C’est tout de même très technique. Il y a plein de boutons partout et le maître-mot est la douceur. J’ai failli jouer au foot plusieurs fois avec le pied de la caméra. J’ai déployé toute l’agilité qui m’habite pour éviter l’accident, moi la fille cachée de Gaston Lagaffe et de Pierre Richard. Mais comme on n’aime pas les anticipations auto-réalisatrices, je me dis que moi aussi j’ai droit à la réinsertion après mon passé de délinquante de la gaffe. En dépit de cet optimisme, les choses se corsent lorsqu’il faut aller à l’extérieur. Nous devons filmer. Une consigne : que cela ressemble à quelque chose. Le résultat ne doit pas être un super-huit de vacances. Quand on aspire à devenir professionnelle, les images parkinsonniennes ne sont pas tolérées.

Entre les gens qui font coucou à la caméra car ils pensent passer au JT, ceux qui adorent passer devant le champ et s’arrêter, les sols qui ne sont pas droits à Paris, la lumière qui est bizarre, je commence à perdre patience.

MARDI. Un vieux slogan publicitaire disait : « En France on n’a pas de pétrole mais on a des idées ». Plus que jamais cette affirmation est avérée ! Le problème c’est que personne n’a d’idée pour combattre la pénurie d’essence. J’aurais bien proposé d’aller se servir sur les côtes de Louisiane mais encore faut-il pouvoir aller en Louisiane… La mode vintage s’insinue décidément partout. « La tendance automne-hiver c’est le déplacement en calèche. » Mes amis véhiculés n’ont pas trop envie d’en rire. Je ne peux que compatir, même si cela me conforte dans mon boycott de la voiture. Prenons les choses du bon côté. Cette grève permet à la France de donner une autre image d’elle à l’étranger. Un pays de baba cools décroissants en pointe en matière d’écologie. Ça en jette, non ?

MERCREDI. Ce soir, en rentrant je décide de céder à ma mère qui me demande de lui apprendre à se servir d’Internet. Depuis qu’elle a su que la mère d’un ami savait utiliser le net et regarder des vidéos, elle est jalouse. Et se dit qu’elle aussi peut le faire. Dès que je prononce un mot, elle ramène ça sur le tapis. Si je dis par exemple « oh je suis fatiguée aujourd’hui », elle me répond « si je savais me servir d’Internet… » J’esquive souvent en répondant que je n’ai pas le temps parce que d’une part, c’est vrai. Et d’autre part, je me dis qu’elle va bientôt s’inscrire sur Facebook, et avoir ma mère dans mes amis ce serait aussi bizarre que de la voir en boîte de nuit.

Peu de chances qu’elle adhère au réseau social, chez elle le curseur du mode parano est enclenché à son maximum. A peine quelqu’un lui demande-t-il son prénom qu’elle s’étonne de la question et se met à échafauder des scénarios dignes de David Lynch. Pétrie de bonne volonté et armée de toute la patience qui m’habite (c’est-à-dire peu), je me décide à lui expliquer pendant une heure que la Direction centrale du renseignement intérieur n’en a sûrement rien à faire de sa correspondance privée. Et que ce n’est pas en consultant quelques sites de recettes qu’elle allait se faire pirater son compte bancaire par de méchants hackers.

Après ces longs palabres, elle abdique et me laisse lui créer une adresse e-mail. J’ai pris le relais car en tapant à un doigt, demain on y était encore. L’adresse créée, je lui ai infligé des travaux pratiques, m’envoyer un mail. Elle réussit sa mission mais là où je commence à angoisser c’est lorsqu’elle me dit qu’elle télécharge un programme. Soit elle a la folie des grandeurs, et dans une semaine je la retrouve à chatter avec des inconnus sur Meetic. Soit elle a décidé de jouer avec mon rythme cardiaque, et de tuer mon ordinateur. Entre la peste et le choléra…

JEUDI. Il y a des légendes urbaines qui ont la vie dure. Les Arabes seraient bons en maths car ils les ont inventées. La démonstration est un peu bancale. Je suis l’exception qui confirme la règle. Je ne sais pas compter. Enfin, le minimum vital. Un ami s’amuse beaucoup de mes lacunes en calcul mental et me lance souvent au débotté « 11- 4 » par exemple. Comme je pense avoir plus de 80 de QI, je trouve généralement la réponse.

Après, quand on aborde le dur, comme la règle de trois ou les pourcentages, je décroche. Pendant les soldes, si la remise n’est pas de 50% ça devient vite compliqué pour mon cerveau sans calculatrice intégrée. Soit dit en passant, Xavier Darcos est bien devenu ministre de l’Education nationale alors qu’il ne la maîtrise pas, lui, la règle de trois…

En toute mauvaise foi, j’ai toujours clamé que les maths ne me serviraient jamais dans la vraie vie. Au diable les Pythagore, Thalès et tout le gang des mathématiciens grecs. Au feu, les factorisations ou les équations à trois inconnues avec des lettres. Rien que ça, c’est une hérésie : comment faire confiance à une matière qui a besoin de l’appui des lettres pour exister ? C’est bien la preuve éminente de la supériorité de la littérature et du français… Pourquoi chercher les problèmes alors que dans la vie on en a suffisamment ? Pour finir, on peut ajouter que pas un journaliste ne sait compter en ces temps de manifs. On ne sait toujours pas combien de gens manifestent avec le désormais légendaire « 38 000 selon les organisateurs, 5 selon la police ».

En fait mon traumatisme mathématique a sa source. Au collège j’ai eu une brochette de profs très compétents. De quoi rendre jaloux le prof du « Cercle des poètes disparus ». Le premier s’est volatilisé trois mois durant avant de revenir sur le devant de la scène pour son quart d’heure de gloire médiatique : il avait entamé une grève de la faim pour être titularisé. Dommage, car il remplaçait un prof à la couperose ostensible. La couperose n’est pas un crime, mais l’haleine aromatisée à la vinasse l’est tout de même un peu. Surtout lorsqu’on aime bien parler à deux centimètre du visage de l’élève qui ne comprend rien. Autant dire que j’ai développé une faculté certaine à ne plus respirer pendant un laps de temps. Et la seule translation qu’il opérait, c’était celle des auréoles de sueur qui formaient des cercles parfaits sous sa chemise.

Ces deux brillants représentants de l’Education nationale ont été remplacés par un tyran. Les Thénardier à côté méritent la béatification. Après chacun de ses cours, il nous fallait une cellule d’aide psychologique tellement il était sadique. Je suis sûre que plus jeune il arrachait les pattes des mouches, les ailes des sauterelles ou qu’il mettait du citron sur les plaies de ses ennemis. Là, c’était nous ses ennemis.

VENDREDI. Sur le service public, en journée, les publicités sont ciblées en fonction du public qui regarde, de préférence doté d’un pouvoir d’achat conséquent. Par exemple Mamie Tirelire alias Liliane B. Cela fonctionne aussi avec les mamies lambda qui comptent encore en anciens francs. Des cibles faciles en somme. Tout le monde (enfin les chômeurs et étudiants quoi, pardon pour le pléonasme) connaît la pub pour le monte-escaliers, la baignoire rose avec une porte sur le côté ou les appareils auditifs vantés par Robert Hossein himself. Tout ça pour dire qu’Elise Lucet a retrouvé ses prothèses auditives. Elle faisait grève. Elle assurait le service minimum qui n’inclut pas l’écoute. La journaliste posait les questions mais n’entendait pas les réponses. C’était compliqué pour mener l’interview face à Jean-Paul Guerlain.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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