« On a beau avoir des luttes cloisonnées, on a un seul et même ennemi. » Priscillia Ludosky se tient droite face aux jeunes femmes qui lèvent impatiemment la main ou qui s’exclament dans cet amphi de la Sorbonne, sous les peintures et les moulures du plafond. Le thème du jour ? La place des femmes dans les luttes sociales. Et le mot-clé : sororité. « On se cloisonne, alors qu’on devrait communiquer avec les autres pour pouvoir avancer sur des idées communes », déplore celle qui fut, avec d’autres, à l’origine du mouvement des gilets jaunes.

Le mouvement social vieux d’un an est d’ailleurs vite cité en exemple par la Martiniquaise : « C’est la première fois qu’autant de femmes ont pu s’exprimer, d’autant plus sur la scène politique où les femmes ne sont pas très présentes. »

Beaucoup de femmes non habituées aux manifestations ont revendiqué leurs droits à ce moment-là. Alors que la discussion est déjà bien entamée sur la présence féminine au sein des mouvements de lutte, quelqu’un lance depuis le fond de l’amphi : « Que pensez-vous de la sororité ? »

[Sortie du podcast: LES VOIX DES FEMMES EN LUTTES EN FRANCE 🎙️]Pour échanger sur le sujet des voix des femmes en luttes en France, seconde conférence de notre cycle, nous avons invité Dolores Bakela, journaliste et co-fondatrice du Fraiche Women Festival ; Ingrid Chateau, chercheuse sur les luttes des femmes noires en Outre-mer et en métropole ; Priscilla Ludosky, lanceuse d’alerte rédactrice de la pétition contre l’augmentation de la taxe carbone en mai 2018 qui lance le mouvement des Gilets Jaunes. 👊Nous avons évoqué avec elles l’historique des différents mouvements de luttes en France, le positionnement des femmes militantes (et racisées ici) dans ces combats, et le traitement médiatique qui en est fait. Pour finir, nous avons débattu pendant longtemps des enjeux autour des questions de sororité et d’intersectionnalité dans les luttes non spécifiquement féministes. 🗣️Vous retrouvez l’enregistrement complet de la conférence ici: https://drive.google.com/open?id=1_lamjRnAqP6W6Kg1jkI2B83opN0Ro4mA

Publiée par Humans For Women sur Samedi 7 décembre 2019

Être « sœurs » dans la lutte, un idéal qui peut masquer certaines réalités

« Sororité ! » Dolores Bakela, journaliste et co-fondatrice du blog « L’Afro », soupire et lâche : « Il est fatiguant, ce mot. Moi je constate qu’on jette sous le bus celles qui sont minorisées. Les femmes racisées, les femmes non-valides. Au début c’était un mot plein d’espoir, je frétillais à l’idée de me dire qu’il y avait une atmosphère sororale. Mais quand on a des privilèges, c’est un peu ‘Je me sers de toi et quand je n’ai plus de problèmes, je te jette sous le train’ ».

Et voilà que la salle s’agite. Au fond de l’amphi, une jeune femme pose d’une voix grave et forte : « En tant que femme noire musulmane, qui porte le voile, je ne me sens absolument pas dans la même situation, que ce soit pour le logement ou autres, que les femmes blanches.  C’est ça qui pose problème : ce terme de sororité. » Le terme sororité est issu du latin soror, qui signifie « sœur » ou « cousine ». Il implique une égalité de statut et de conditions en face d’une même lutte.

Une participante souhaite revenir à ce qu’elle pense être « l’essentiel de la lutte des femmes », à savoir « leur place dans l’espace public » : « Qui sont les travailleurs les plus précaires ? Ce sont les femmes. Et pourtant on ne les voit pas dans la rue ! » Les attouchements perpétrés par les hommes sont évoqués, illustrations d’une violence silencieuse et quotidienne : « En revenant en France après un voyage, j’étais en pantalon, je me suis pris une main dans le cul. Ça aurait pu arriver à une femme noire ou une femme blanche et peu importe. »

L’aspect financier est ce qui penche dans la balance de l’égalité homme-femme. Là-dessus, toutes peuvent être d’accord. Mais Dolores Bakela rebondit justement sur ce point. Si en théorie toutes partagent le même combat, « dans la vraie vie, on n’a pas les mêmes privilèges dans cette société. »

Un seul homme est présent dans la salle. Il lève timidement la main : « Excusez-moi mais… je me demandais. J’ai un t-shirt où il est inscrit ‘I Met God, She’s Black’ (‘j’ai rencontré Dieu, elle est noire’, ndlr). Quel droit j’ai de porter ce sweat ? Quelle responsabilité j’ai dans un combat qui indirectement n’est pas le mien ? » Ingrid Château en profite pour évoquer le rôle potentiel des « alliés », ces personnes non concernées directement par une cause mais qui s’engagent avec ses militants. « Les alliés peuvent parler à leurs groupes d’appartenance car c’est plus facile pour une personne de parler avec un allié qui a la même expérience que lui ».

Mais gare à se tromper de place dans le combat. Et les participants d’évoquer un « syndrome du sauveur blanc ». Ingrid Château poursuit en citant « les femmes blanches et leur féminisme » des années 70, « beaucoup plus porté sur les luttes contre l’excision que sur toutes les autres formes de revendications des militantes noires. Et moi, je me pose la question : pourquoi elles ont pointé l’excision haut et fort ? » Des féministes blanches disaient qu’elles prenaient la parole parce que les noires ne prenaient pas elles-mêmes la parole. Que ça leur était impossible de s’exprimer sur le sujet ». Dolores Bakela rit jaune : « La sororité, quoi ! ». Le sujet enflamme un peu l’assistance, on chuchote, on commente et les débats s’animent.

S’unir autour de luttes qui rassemblent

Priscillia Ludowsky a écouté en hochant la tête. Elle reprend la parole : « Moi, pour vous parler sororité, je vais vous parler étiquettes. Quand on réfléchit étiquettes, on est face à ce genre de clivages. Le mouvement des Gilets Jaunes s’est construit sur un outil numérique où les étiquettes étaient effacées ». Celle qui a lancé la pétition sur la hausse des prix sur le carburant en 2018 évoque les LBD. Déjà utilisés auparavant dans les quartiers populaires, cette arme non létale n’était pourtant pas remise en question. Elle l’a été avec les gilets jaunes : « Ceux qui ne sont pas issus des quartiers populaires ont pris conscience de la violence et ont été militer avec les familles des victimes. C’est à ces moment-là qu’on a des luttes communes. On n’a jamais autant parlé de LBD que depuis le mouvement des Gilets jaunes. Le but, c’est que ça sorte dans le débat public, que ça devienne un sujet de société. »

Finalement, elle et Ingrid Château sont d’accord : il n’y a qu’un ennemi commun. Une jeune pleine d’enthousiasme s’écrie : « Comme les gilets jaunes ont réussi à trouver un trait d’union pour faire du bruit au niveau national, c’est exactement ce que les femmes font et doivent faire aujourd’hui ! ». Dans la salle, il n’y a que des jeunes, pour la plupart encore étudiantes. Ingrid Château qui a étudié les luttes des femmes afro-descendantes en France lance alors : « Et pourquoi les gens qui ne participent pas ou peu sont ceux qui subissent le plus les oppressions ? Pourquoi ils ne viennent pas ? Ils sont plus bêtes que nous ? Ils ne comprennent pas ? »

Le temps n’est pas le même pour chaque militant. Les femmes qui travaillent, celles qui ont des enfants en manquent beaucoup : « Concrètement, comment tu fais en manif quand tu veux courir et que t’as une poussette dans les mains ? » En tout cas, Priscillia Ludowsky rappelle l’urgence de se mobiliser, en mentionnant le témoignage d’une femme, frappée à terre par un officier : « Elle lui a demandé ‘Pourquoi vous m’avez fait ça ?’ Il lui a dit ‘Parce que t’es une femme. Comme ça, tu reviendras pas la semaine prochaine.’ »

Floriane PADOAN

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