Dans un recueil d’articles, Langage et société, Familles plurilingues dans le monde, mixités conjugales et transmission des langues, des chercheuses du CNRS[1] tentent de comprendre la passation de plusieurs langues au sein d’un même foyer. Cet ouvrage permet de corriger certains préjugés sur le bilinguisme familial.

« Concevoir un dossier interdisciplinaire sur les pratiques plurilingues des familles mixtes était en soi un défi. » Voici l’objectif  que les trois chercheuses, Christine Depres, Gabrielle Varro et Beate Collet se sont lancées. Leur tâche n’était pas aisée car la littérature sur le sujet fait peu de passerelles entre la sociologie et la linguistique. Si la mixité conjugale est abordée dans ce dossier, le plurilinguisme familial est aussi traité par le biais de la migration.

Les différentes études réalisées relèvent qu’une famille où plusieurs langues sont parlées ne signifient pas nécessairement que tous les enfants parlent toutes les langues : « tout dépend de la façon dont les langues en présence cohabitent et expriment des rapports conjugaux et familiaux. » Cet ouvrage souligne en effet un élément majeur : dans le contexte d’immigration d’une famille entière comme dans celui d’un couple mixte, une langue devient minoritaire face à celle pratiquée au quotidien. Les enjeux sociaux de la transmission et la volonté de la famille ont une grande importance dans l’apprentissage de la langue par les enfants.

Chez Myriam, si ses parents d’origine algérienne parlent tous les deux un dialecte ce n’est pas pour autant qu’ils l’ont transmis à leurs enfants : « Malheureusement, il n’y a pas eu une grande volonté de transmission de mes parents sur la langue. Ils se sont toujours parlés entre eux en arabe au début pour qu’on ne comprenne pas ce qu’ils disaient. » L’apprentissage de la langue c’est plutôt fait chez la grand-mère, « mais quand elle nous parle en arabe on répond en français. » Myriam se sent frustrée de ne pas maîtriser la langue de ses parents et envisage de prendre des cours pour combler ce qu’elle considère comme un manque.

Désirs parentaux et contexte national

Le fait que Myriam parle difficilement la langue de ses parents n’est pas une exception. « Les langues sont en concurrence et la langue officielle et majoritaire s’impose avec une telle force que les tentatives linguistiques originales ne se soldent pas toujours par des succès. » Pour les familles plurilingues françaises, comme dans la plupart de l’Europe, le contexte national imposant le français comme langue officielle dans toutes les sphères de la vie publique rend le passage de témoin plus compliqué.

L’apprentissage de certaines langues et d’une certaine façon leur reconnaissance dans l’Etat prend une grande importance. Certaines « sont essentiellement vernaculaires, plutôt pratiquées à l’oral et n’ont pas donné lieu à des productions littéraires considérées comme faisant partie de l’héritage national. » Dans d’autres cas, la non-transmission de l’une des langues fait partie d’une stratégie d’intégration. « Il semble qu’entre six et seize ans, les désirs parentaux en matière de bilinguisme soient passés au second plan derrière le désir de l’enfant de s’intégrer et d’être accepté. »

D’autres éléments peuvent influencer la transmission du langage. En France, si c’est la mère qui parle une autre langue elle sera mieux transmise que s’il s’agit du père. De plus, si l’un des parents est français dans 70% des cas le français domine dans la communication. Par contre, lorsque les deux parents sont immigrés, seuls 50% des familles ne parlent que le français dans le foyer. Les enfants ont donc plus de chances d’être bilingues si les deux parents parlent une autre langue que celle du pays dans lequel ils vivent.

Samba dont les parents maliens sont arrivés en France dans les années 70 ont transmis à leurs enfants la culture soninke et particulièrement la langue. « Mes parents parlaient soninke et on leur répondait en soninke, se souvient-il. On m’a dit que quand je suis entrée à la maternelle je ne parlais pas français. » Si les aînés parlent très bien le soninke, les derniers enfants le maîtrisent moins bien. Sur ce sujet, Samba avance quelques éléments : « peut-être que les parents se ramollissent et puis les grands frères ont fait des études et le niveau de français dans la famille s’améliore. »

« Vrais bilingues »

Ce recueil d’articles permet d’aller à l’encontre de certains préjugés comme celui selon lequel « les enfants de couples mixtes disposent de conditions idéales pour devenir de ‘vrais bilingues’. » Si l’environnement ne met pas en valeur l’apprentissage de la langue minoritaire, la transmission est difficile. Le contexte « affectif » lié à cette langue peut lui aussi avoir une grande importance dans l’apprentissage de celle-ci. Au delà de la question de la transmission simple de la langue, s’ajoute donc la question identitaire. « Cette dimension identitaire contribue à ce que les membres de la famille se situent différemment à l’intérieur et à l’extérieur de la famille. Selon le contexte, ils vont privilégier une langue plutôt qu’une autre. »

Au final, si la plupart des préjugés tendent à vouloir qu’« une personne devrait parler la langue de son appartenance et qu’elle devrait la transmettre à ses enfants », ceci dépend de plusieurs facteurs dont la mobilité de la famille et de ses stratégies d’insertion.


[1] « Familles plurilingues dans le monde, Mixités conjugales et transmission des langues », Langage et Société, FMSH, n° 147, 2014

Charlotte Cosset

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