Mon plus grand frère, âgé de 23 ans, a arrêté l’école à 16 ans, après deux ou trois redoublements. A l’époque, je le voyais fumer, enchaîner les beuveries, collectionner les petits soucis avec la police, sans compter ses mauvaises fréquentations. Monsieur avait également tendance à enchaîner les bagarres de rue. Du coup, il a été envoyé au bled, pour ainsi dire, le bled à la française, en province chez mes grands-parents. Là bas, aussi, il menait « la grande vie ». Résultat : après quatre ans où il passa beaucoup de son temps à s’amuser, il est revenu à la maison, dans son ancienne chambre, et a fini, après six mois de glandage, par trouver un boulot de cantonnier.

Mon deuxième grand frère a suivi à peu près le même chemin, autant d’alcool  et de nicotine dans le sang pour résumer ses activités extrascolaires. A 16 ans, lui aussi a plongé dans le buisson, l’école ce n’était pas pour lui, encore. Contrairement au premier, il avait le mérite tout de même, d’avoir un plan B: devenir soldat. Il a du attendre d’avoir 17 ans et 6 mois pour s’engager sous les drapeaux. Malgré sa scolarité avortée, il a réussi les examens d’entrée les doigts dans le nez. En septembre, il commence sa formation d’artilleur.

Cette année, moi aussi j’ai 16 ans. Est-ce que le même destin m’attend ? Arrêter l’école, puis l’armée ou entretenir vos routes? Je veux faire le métier qui me plaît, je ne veux pas passer mes journées à boire et à fumer, à trainer dans les rues où  finir vieux garçon chez maman le reste de ma vie. Certes mon plus grand frère, s’il ne fait pas un travail très valorisant, est utile à la communauté, il travaille dans le service public à l’entretien des voies tout comme l’autre qui va combattre  pour la France. Moi je ne veux pas aider la ville, ni verser mon sang pour mon pays. Je ne sais pas encore ce que je veux faire, mais je veux exercer un métier  qui me plaît, même si il faut pour cela faire de longues études.

Oh des fois, je peux vous le dire, l’école buissonnière m’appelle d’une voie intime, c’est qu’elle connait bien la famille. Je me dis alors, pourquoi ne pas faire comme les frangins, faire ce que je veux et arrêter tous ces cours un peu barbants, mettre fin, enfin,  à cette pression, à cette peur de l’échec, qui nous gâchent un peu nos plus belles années au lycée. Puis de temps en temps, quelques bonnes notes me tombent sous le nez, avec en prime le sourire du professeur, et là ça me donne envie de continuer. L’espoir renaît et je me dis, oui c’est possible, je peux briser la malédiction des 16 ans, cette année fatale où la loi ne nous oblige plus à aller à l’école, la seizième bougie où tous mes frères ont lâché l’affaire. Avec des études réussies, je me dirais : « Je l’ai fait ! », cette chose que mes frangins ont été incapables de faire.

Corentin Guionnet

Paru le 29 juin

Articles liés

  • Grève des sans-papiers : « On bosse ici ! On vit ici ! On reste ici ! »

    En Île-de-France, près de 300 travailleurs sans-papiers ont entamé une grève face à un système d'emploi qui pousse à l'exploitation durable sans régularisation. Une main d'oeuvre pas chère, qui subit des cadences toujours plus difficiles dans des secteurs clés de la vie quotidienne. Reportage.

    Par Olorin Maquindus
    Le 27/10/2021
  • Thérapie de conversion : du discours religieux à la psychanalyse

    Alors que le Parlement se penche depuis ce mois d'octobre sur l'interdiction des thérapies de conversion, Miguel Shema s'est penché sur le documentaire 'Pray Away'. Film documentaire qui fait la lumière sur l'entreprise américaine Exodus, qui pendant des années à promis à des milliers de membres de la communauté LGBTQI+ de changer d'orientation sexuelle. Des pratiques qui passent par l'usage d'une sémantique psychologique et non religieuse. Analyse.

    Par Miguel Shema
    Le 26/10/2021
  • La Brigade des mamans contre les amendes abusives de leurs enfants

    Dans de nombreux quartiers, les jeunes sont victimes d'une nouvelle arme sur-utilisée par les agents de police : les amendes. Parfois lancées sans même avoir rencontré les jeunes. Un phénomène à l'origine du surendettement de nombreuses familles. Pour se prémunir de ce fléau, à Belleville (Paris), des mamans veillent et sortent dans la rue jusque tard pour protéger leurs enfants. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 22/10/2021