Entrée de la bibliothèque :
Avenue vide. Là où s’engouffre, habituellement, étudiants, sans-abris et chercheurs ; seule l’ombre, naissante, de cette fin d’après-midi, occupe les lieux, ombre réverbérée par les lumières de la Bibliothèque Publique d’Information ; nom de code : BPI. Et devant ses portes coulissantes, exceptionnellement, amorphes se dessine le parcours de la file invisible, tracée par les bandes noires et les poteaux, labyrinthe ouvert. Tout autour des portes coulissantes, des feuilles, format A5, collés aux murs : Accès BIBIBLIOTHEQUE par la Piazza de l’autre côté du Bâtiment ; mesure prise par le Centre Pompidou suite aux attentats survenus vendredi dernier, évitant ainsi les attroupements le long de la rue Beaubourg.
Le Centre George Pompidou, longé, s’ouvre la Piazza, fameuse ; avec ces mêmes poteaux, ce même labyrinthe, occupé, cette fois-ci ; parmi les touristes et les visiteurs du centre Pompidou ; deux étudiantes emmitouflées dans leurs vestes, fument dans la file d’attente s’amusent de ce nouvel accès à la bibliothèque, « plus pratique, y a pleins de cendriers tout le long, contrairement à l’autre côté où on balance les mégots par terre » ; l’autre avoue se sentir « plus en sécurité de ce côté ». Des files qui s’écoulent, hâtivement, par les canaux dédiés. Bonsoir, un tantinet nerveux, des agents de sécurité. Portiques ; valse des téléphones portables, des clés ; fouille des sacs, cartables, attaché-case et cabas. Le flux, un temps jugulé, se répand dans l’enceinte, immaculée, du Centre. Et le public de la BPI qui monte, gravit les escaliers, entre par la sortie habituelle. Où les agents de sécurité tapent la discute ; décontraction, légèrement surfaite, peut-être.
Le Niveau 1 :
Rez-de-chaussée de la BPI. Dans le salon Jeux-vidéos qui met à la disposition du public des consoles de jeux ; deux gars, la vingtaine, recroquevillés sur la banquette, la tête en avant. Seuls parmi les écrans qui tournent, les images qui défilent autour d’eux, ils s’amusent avec la Xbox360, quelques rires s’échappent du salon ; résonnent jusqu’en face ; espace Bande dessiné. Repaire habituel des mordus d’illustrés, ou, plus simplement, havre de celles et ceux qui veulent délier leur esprit, tendu par le travail intellectuel. Sièges inoccupés. Trois ou quatre personnes assises au pied des étagères. Un sans-abri, bonnet dépareillé sévèrement rabattu sur son visage ; tout allongé sur ces espèces de transats en plastique ; ses cabas l’entourent, il roupille. À côté de lui, un homme la quarantaine, deux piles de comics sur sa table, frénétique, il les feuillette et rajuste ses lunettes qui s’écroulent par intermittence.
« Y a moins de monde que d’habitude » soupire Emile, le sans-abri qui vient de se réveiller. Cabas en mains, il va vers l’accueil prendre le ticket, sésame lui permettant de se connecter un quart d’heure, renouvelable, sur l’un des postes internet de la bibliothèque. « En général, on attend pas mal de temps, avant de prendre le ticket… » qu’il poursuit désignant d’un mouvement de tête les poteaux de file d’attente, encore eux, vides, qui s’enroulent autour des escaliers mécaniques, depuis lesquels on peut distinguer les rangées de postes Internet.
Les Niveau 2 et 3 :
Un public moins nombreux qu’à l’accoutumée, nous confie une employée. Des trouées, sièges inoccupés, dans les longues tables grises surmontées de néons. En dépit du silence, de mise, dans toute bibliothèque ; une chape, nouvelle, recouvre les travées. L’ambiance est plus studieuse « on ose pas trop se lâcher, je sais pas pourquoi… déjà que dans une bible’ il faut pas, mais je sais pas, moi » nous dit Clara que nous croisons avec deux de ses amies sur la terrasse du Centre Pompidou, entre deux gorgées de café, elle porte un regard sur la grande place dallée, « et ce silence c’est bien, on se concentre mieux avec. »
Un avis que semble confirmer Daniel, la vingtaine, chemise à carreaux, veste, longue, et jean’s taille basse. Il se présente comme « chômeur, je traîne pas mal à la BPI… histoire de lire, de me documenter, y a les postes, aussi pour le web… mais je sens, depuis vendredi dernier que l’ambiance, elle a un peu changé… je sais pas y a moins de contacts dans la salle de pause par exemple et là aussi en terrasse » désignant ce balcon dont une partie a été condamnée. Lueur maligne dans l’œil de Daniel « et puis j’avoue ! puisque je suis pas étudiant, moi, si je viens, c’est surtout pour draguer, c’est mon pêché mignon et c’est vrai que les filles, je les sens un peu moins abordables. »
Et dans cette même terrasse, disséminée ici ou là en petits groupes de trois ou quatre personnes, grand maximum. Le public ordinaire de la BPI échange, discute. Paisible. Pause clope et ou café. Adossés aux gardes corps. Certains s’en vont d’autre reviennent. Ballet quotidien. Entre les espaces de travail, et la cafétéria. Cafétéria, au premier, cernée de distributeurs et machines à café, d’une part, et d’un magasin, fermé à cette heure. Et dans la cafétéria nous croisons deux étudiantes d’hypokhâgne, Eliane n’est pas revenue à la Bpi depuis « Vendredi dernier, mais ça n’a rien avoir avec tout ce qui se passe, j’avais juste pas le temps ». Quant à l’ambiance « moi je sens pas trop d’ambiance différente j’ai l’impression que tout le monde est un peu là pour travailler et qu’on se pose pas trop de questions par rapport à ça après c’est parce que je suis dans ma bulle quand je travaille, je fais pas trop attention ».
Sortir de la Bpi :
21 : 45. Petite musique, mélancolique, quelques petites notes qui planent dans le silence studieux. Une voix. La bibliothèque ferme ses portes. La terrasse l’est depuis 21 heures 30. De concert on ramasse ses affaires. Quelques irréductibles resteront jusqu’à la dernière seconde. Le flot, un peu fiable, mais c’est normal aussi, on est vendredi soir, s’écoule par les escaliers mécaniques jusqu’au niveau 1, rez-de-chaussée, plus de postes internet occupés, salon jeux-vidéos drapé d’un rideau. Les agents, à la sortie-entrée, nonchalants, discutent toujours, en ce vendredi 20 novembre, une semaine après…
Ahmed Slama
 

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