« Ah t’es congolais ! Tu parles lingala ? » Toujours ce petit malaise, ce sentiment d’imposture, quand on me pose la question après que j’ai dévoilé mes origines. Le lingala, c’est la langue de mes grands-parents paternels. Mon père, mon oncle et mes tantes le maîtrisent plus ou moins. Pour moi, c’est juste une langue étrangère.

Métis franco-congolais, j’ai toujours regretté de ne pas être bilingue. J’envie la complicité qu’ont mes ami·es bilingues avec leur famille, ou même entre eux quand ils partagent la langue du pays d’origine. Dans mon cas, la transmission s’est limitée aux comptines que me chantait mon père quand j’étais petit et à quelques mots. Techniquement, je suis la deuxième génération d’immigration. Mon père est né au Congo et a grandi en France. Mais la transmission du lingala s’est arrêtée juste avant moi. J’ai voulu savoir pourquoi.

Je me rappelle une conversation que j’ai eue avec ma grand-mère de 71 ans. Je lui demandais combien de langues elle parlait et sa réponse fut surprenante : « Je ne parle qu’une langue, le français ! » Elle est née à Boundji, un village perdu dans la campagne du nord du Congo. A priori, on n’y parlait pas que la langue de Molière. J’insiste : « – Mais tu parles lingala et mbochi aussi, non ? – Oui, mais ça, ce sont des patois, pas des langues. » Attends, quoi ?

Le pendentif anti-patois

« Quand j’étais petit, j’ai passé six ans chez les curés pour faire mon éducation », se souvient mon grand-père, 86 ans. « C’étaient des Français blancs, des agents de la colonisation. Si on parlait lingala, mbochi ou munukutuba, on avait un pendentif qui puait. C’était une boule d’excrément. »

Ce pendentif, c’est le « symbole », un instrument utilisé dans les écoles, d’abord en France pour réprimer l’usage des langues régionales aux XIXème et XXème siècles, puis dans l’empire colonial français. Le seul moyen de se débarrasser de ce pendentif infamant était de dénoncer un autre élève pour le lui refiler. Dans l’école de ma grand-mère, c’était une tête de singe qui servait de pendentif (un vrai singe, oui). On est dans les années 1950. L’indépendance du Congo ne surviendra qu’en 1960.

Même quand ils arrivent en France au début des années 1970, les “patois” de mes grands-parents restent à la maison, et encore ! « Tes grands-parents parlaient en lingala et en mbochi à la maison, mais seulement entre eux ou avec leurs amis. À nous, leurs enfants, ils parlaient français », témoigne mon oncle. La fratrie a tout de même pu bénéficier d’une exposition à la langue maternelle. « Notre mère nous racontait des contes dans la langue de son enfance, le mbochi », se rappelle-t-il. « Mais même à l’époque, il a fallu que j’insiste pour qu’elle continue “en VO” parce qu’à un moment, elle voulait nous les raconter en français ! »

Les méthodes de la France coloniale, que mes grands-parents connurent, expliqueraient en partie pourquoi les Brazza-Congolais transmettent moins la langue au fil des générations. « C’est quelque chose qui nous distingue du Congo-Kinshasa (RDC) », remarque mon père. En effet, le Congo-Kinshasa a été colonisé par les Belges qui connaissaient eux-mêmes une diversité linguistique dans leurs pays (français, flamand, allemand…). Ainsi, pour eux, la langue française n’a pas été le principal instrument de domination coloniale.

Si on ne maîtrisait pas assez le français, on était châtiés, puis éjectés

« Les Kino-Congolais immigrés en France ont moins de problème à parler lingala. La langue se transmet mieux dans leurs familles, alors que le Congo-Brazzaville a été pénétré plus violemment. Au Congo-Kinshasa, les Belges laissaient même faire les cours en lingala. Ils apprenaient les mathématiques dans leur langue », précise mon grand-père. « Nous, peu importait la matière, si on ne maîtrisait pas assez le français, on était châtiés, puis éjectés. » (Attention, le Zaïre occupé n’était pas un havre de paix. Le nombre de morts pendant la période coloniale est estimé entre 1,5 et 13 millions).

Pas de « voyage au bled »

Parmi les facteurs qui favorisent la transmission de la langue, on peut mentionner la fréquence des voyages au pays. Sur ce point, on n’est pas gâtés. Les billets pour le Congo-Brazzaville sont particulièrement chers. Peu de vols s’y rendent. Les aller-retours annuels en famille ne sont pas une option. Moi-même, je n’ai eu l’occasion de voyager au Congo que deux fois. Très insuffisant pour m’initier aux langues vernaculaires. Là-bas, je suis juste un « moundélé », un petit Blanc, incapable de communiquer autrement qu’avec la langue coloniale.

« Quand on était petits, on est retournés au Congo et on y est resté un an. Mais ta grand-mère a dû s’endetter », raconte mon père. « En dehors de ce genre d’occasions, on n’a pas vraiment eu l’occasion de pratiquer la langue. Ce n’est pas comme les familles maghrébines première génération qui embarquent dans la Peugeot tous les ans et qui restent au bled pendant plus de deux mois. Forcément, ils sont plus exposés à l’arabe. »

C’est un peu pour toutes ces raisons que le lingala n’a pas ruisselé jusqu’à moi. Je vais devoir apprendre de mon côté. J’espère pouvoir tenir une conversation avec mes grands-parents dans leur langue d’ici quelques mois.

Hadrien Akanati-Urbanet

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