« Emploi, formation, création d’entreprise ! » Ce n’est ni des journaux ni du poisson qu’on vend à la criée, ce jour-là, à Sevran… mais des perspectives d’avenir. C’est le quotidien du « bus de l’initiative », un véhicule unique en son genre qui se déplace, chaque jour, dans une gare, une école, un gymnase ou encore un centre commercial. Ce jeudi-là, il est garé près de la place du marché, à Sevran. Il fait beau, il y a du monde donc beaucoup de passage. Devant le bus, une petite terrasse est installée, de sorte à mettre un peu de convivialité et à rendre le cadre attractif.

Les gens s’arrêtent, curieux. Beaucoup posent des questions et certains se laissent prendre au jeu. Ce jour-là, ils sont quatorze sur le pont, à assurer l’encadrement et à renseigner les intéressés. Tous ne viennent pas de l’association Créative. D’autres associations et missions locales du coin sont là, venues d’Aulnay, Sevran, Tremblay et Villepinte. Elles viennent se greffer au projet, comme la communauté de communes locale, « Paris Terres d’Envol ». Un dispositif bien ficelé pour optimiser et développer l’entrepreneuriat.

Les gens ne savent pas que ça existe ou ils pensent que ce n’est pas pour eux

En 2012, Mohamed El Mazroui crée l’association « Créative », motivé par son expérience personnelle d’enseignant à l’université Paris-13 de Villetaneuse. Voulant mettre à contribution ses connaissances des diverses problématiques liées à la réinsertion professionnelle, il décide d’agir sur le terrain. Il nous raconte : « A la base, l’idée vient d’un constat concernant les habitants des quartiers. Je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de potentiels, que certains peuvent ne pas prendre au sérieux mais qu’au fond, ça avait du sens. Le but était d’aider un maximum de personnes à se sortir de la ‘galère’, donc les accompagner à entreprendre. »

L’équipe du bus de l’initiative

Avec trois amis, il part à la rencontre de la population, en Seine-Saint-Denis et dans le Val-d’Oise, muni d’un questionnaire détaillé, pour comprendre les obstacles qui subsistent vers l’entrepreneuriat. 1500 personnes y répondront. Le constat est alors dressé que le problème vient, avant tout, d’une certaine ignorance générale et d’une perte de confiance. Mohamed El Marzoui prend le pari de remédier à cela. La priorité : l’accès à l’information. « Les gens ne vont pas voir les institutions, les dispositifs, parce qu’ils ne savent pas qu’ils existent ou alors, ils pensent que ce n’est pas fait pour eux, regrette-t-il. Ils se découragent très vite ».

Dans cette optique, pour réinvestir l’espace public efficacement, l’idée du bus prend vie. Depuis deux ans, l’association tourne avec deux véhicules et un troisième a rejoint la flotte récemment. La démultiplication des sites favorise son impact et le développement des partenariats locaux, associatifs et avec les collectivités territoriales. Constitué de 11 salariés et 14 bénévoles, l’association possède aussi ses locaux à Garges-lès-Gonesse, la « Créative Factory ». Un espace de travail équipé, accessible gratuitement pour les futurs entrepreneurs et travailleurs avec un suivi approfondi de leurs démarches. Pour l’heure, plus de 600 entreprises ont été créées avec un taux de pérennité de 70 %.

Après avoir arpenté le territoire francilien, le bus prévoit de prendre les routes de la province, et ambitionne de conquérir Arles, Marseille, Dunkerque ou Lille. En répondant à des appels d’offres, des marchés publics, en étant financés sous forme de prestation par des bailleurs qui ont besoin de redynamiser leurs quartiers, l’association tient à garder son indépendance et sa ligne de conduite. « On garde toujours en tête l’objectif social, martèle Mohamed El Marzoui. On ne veut pas que ce soit politique ni du commercial. On veut que cela serve à la population. C’est une action citoyenne et républicaine. »

Khalid a créé Dentis après avoir croisé le bus

A côté de la place du marché de Sevran, il est midi, la terrasse du bus est dressée… et remplie. Dans une ambiance dynamique et décontractée, chaque membre de l’équipe est attablé en entretien. D’autres continuent, autour, leurs annonces informatives. Ici règne une synergie, celle de l’échange constructif. Mohamed El Mazroui nous rappelle les trois mots d’ordre : « guider, promouvoir et sensibiliser ». Et le pilier du bus d’ajouter : « Lorsqu’un projet aboutit dans un quartier, ça le redynamise. »

Un ancien bénéficiaire, Khalid, 46 ans, est présent. Il est, aujourd’hui, chef d’entreprise d’un centre de cabinet dentaire. Il nous raconte son expérience personnelle : « En 2015, j’ai rencontré le bus à l’arrêt de l’hôtel de ville de Garges. On s’est aperçu que sur le quartier de la Blanche Nord, pour 6000 habitants, il n’y avait pas un médecin, pas un dentiste. On a fini par se motiver à se réunir une fois par semaine au centre social et on a travaillé sur l’ingénierie. On s’est dit que si on ne prenait pas les choses à bras le corps, personne n’allait s’occuper de nous ».

Khalid a créé « Dentis » et le bus de la santé

Khalid raconte le labeur, l’année et demi passée à chercher et convaincre les dix dentistes concernés. Ouverte depuis janvier 2017, la structure Dentis suit le même modèle que le « bus de l’initiative » en proposant ses services de prévention avec le « bus de la santé ». Une sorte de petit frère, né avec l’assentiment et le soutien de Créative.

Comme le « bus de l’initiative » se déplace partout, le cœur de cible est varié. Que ce soit des salariés en reconversion professionnelle, des mamans isolées, des demandeurs d’emplois ou encore des jeunes, tous les profils sont concernés. Les échanges se multiplient et la terrasse ne désemplit pas jusqu’à la fermeture. Il est 14 heures et, finalement, le bus ferme ses portes. Il doit prendre la route et rejoindre une autre contrée pour y reprendre, le soir venu, sa vente d’espoir à la criée.

Audrey PRONESTI

Crédit photo : AP / Bondy Blog

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