Il y a pleins de gens sur cette terre qui sont bons dans ce qu’ils font. D’autres, plus rares, sont excellents. Un seul est le meilleur. Sur la route, mon père ne souffre aucun rival. Il conduit comme Tsan Tsu fait la guerre. « L’art de l’Asphalte » dans ce qu’il a de plus beau. Son taxi sur le bitume parisien c’est le pinceau de Rembrandt sur une toile de lin.

Sa conduite tient du chef d’œuvre. Il ne se contente pas de vous amener d’un point A à un point B. Il vous joue le Lac des cygnes avec un moteur diesel pour tout orchestre. Son geste est sûr, mesuré, la trajectoire étudiée au degré près, l’itinéraire non moins que parfait. 40 ans de métier ont parlé mais c’est la voix des anges qu’on entend gueuler.

Avec Père, c’est tout droit – ou tout comme – on dirait qu’il vous dépose sur la route du magicien d’Oz. Aucun feu rouge, stop, radar ou piétons qui traversent ne vient ralentir la symphonie d’une conduite parfaite. Toutes les petites joyeusetés que l’Etat vous réserve habituellement sur la route disparaissent par enchantement quand mon père tient un volant. Les détours qu’il invente pour éviter les petites lumières rouges relèvent  du passage secret.  Rien ne l’arrête,  aussi à l’aise sur le bitume qu’un char allemand  dans les Ardennes, d’où son surnom dans le métier : « Le Berber Panzer». Il frôle, rétrograde, slalome entre les motos, les Roms et les pigeons, effectue des demi tours avec l’aisance d’une toupie. Certains racontent même l’avoir vu faire des loopings. Vous êtes dans un avion.

Un jour pour son anniversaire je lui ai offert un GPS dernier cri. Un cadeau judicieux, direz-vous, pour un virtuose de la route. Je reçus en guise de remerciement une gifle de Russe ivre à faire sonner toutes les saintes cloches du pays. Le même jour, ma sœur lui avait offert une housse de siège du marché, celle avec les boules en bois qui niquent le dos. Elle a eu droit à un bisou et 100 francs. C’est  que notre géniteur est un « artisan taxi », le bonhomme travaille à l’ancienne, sa conduite c’est  du fait main, du velours, de la soie sauvage. C’est doux comme du tartan et aussi fluide que l’eau qui sort des montagnes. Pour tout chauffeur de tacos qui se respecte, GPS = Gadget Pour Salope. Une insulte.

Papa connait chaque rue d’ici à Concarneau. Il ferme les yeux deux secondes et votre trajet est programmé. Vous n’avez alors plus qu’à savourer la tenue de route. Imaginez la baguette de Mozart qui fait des gosses avec celle d’Harry Potter, et ce qui en sort fait un gamin avec la fille d’une Baguépi mariée au bâton de Moise. Le levier de vitesse dans la main de papa c’est tout ça à la fois. S’il tourne à gauche à ce moment précis alors que vous habitez juste à droite derrière l’école, c’est pour vous éviter la sortie des classes et la concierge du 18 qui sort les poubelles le jeudi. Bref, pour tout dire en une phrase, dévoilons un secret de famille : notre vivons avec les droits d’auteur du film Taxi.

Petit, bien avant que je lui fasse honte, il m’amenait parfois dans son gagne pain. Un jour, je vis un client terrassé par la panique lui demander de le déposer au port de Dunkerque où une livraison « vitale » d’après ses suppliques l’attendait. Calme comme l’eau de l’oued en juillet, mon père lui dit : « C’est à trois heure d’ici. Vous y êtes dans deux heures ». Une heure plus tard, j’avais une glace dans la main et je voyais la mer pour la première fois de ma vie. « De la téléportation !», lui avait alors dit fou de joie ce client ébahi, avant de tripler sa course avec un  pourboire de ministre du Gabon.

Un miracle

Le gland est tombé bien loin de l’arbre. Dans le champ d’un côté, je dirai même, et un oiseau migrateur l’a emporté dans un pays chaud. Certainement la Guyane, ou après avoir ouvert son bec au dessus de la fusée Ariane il erre désormais dans l’espace infini. Je suis l’exact opposé de mon père: aussi nul derrière un volant que lui est somptueux. 99 heures de conduite, un an dans une auto école – alors que j’avais opté pour la formation accélérée – et j’ai toujours l’impression d’être un poisson qui apprend à voler. La dernière fois, j’ai surpris le moniteur dire en arabe tunisien à la secrétaire : « Ne lui mets plus d’heure. C’est Halam de lui prendre autant d’argent, c’est péché. Ce n’est pas son étoile de savoir conduire …»

_ Mais je lui ai déjà programmé une date, répondit la secrétaire, c’est validé. Allez, on ne sait jamais. Imagine l’inspecteur gagne à l’Euro millions ? Il lui fera une fleur. Tout le monde à toujours au moins sa  petite chance à l’examen.

 

_ A ce compte là, celui qu’embrasse un requin aussi…

Je sortis à ce moment là des toilettes de l’auto école, ce que je venais d’entendre m’avait coupé l’envie. L’envie de tout. J’étais terrorisé par la perspective de passer une nouvelle fois le permis. J’avais fait une compote de chien et coupé un rond point en deux lors de mon dernier passage. J’allais droit au sacrifice. Mon moniteur, croyant m’annoncer la nouvelle, me dit, solennel : « Tu passes ton permis dans un mois. Il est temps d’accomplir ton devoir de bon musulman : Il parait qu’il y a une auto-école à la Mecque qui accomplit des miracles. Ici on ne peut plus rien pour toi ! Je te dis merde ! Merde de Baleine. Il va t’en falloir tout une charretée pour réussir je préfère être honnête ».

Je suis musulman, et je crois aux miracles, ainsi qu’à la dangerosité extrême du pain au chocolat. Mais j’ai aussi cinq années d’études d’histoire dans les pattes. Pour vaincre un ennemi, les Russes vous diront que seules deux choses sont nécessaires : de la résistance et du temps. Mauvais si possible le temps, à peu près  -30 degrés au milieu de l’après midi. C’est tout juste en dessous qu’on commence à ranger les barbecues à Moscou. Le permis B ce n’est ni la Grande armée ni la Wehrmacht. Mais de la résistance et du temps, c’est tout ce qui faut un homme pour triompher des épreuves de la vie.

Le permis : une histoire de famille

Mon père n’était pas de mon avis : « Tu es Un BARI. Un Bon à Rien Institutionnalisé. Tu n’auras jamais ton permis.  ». J’étais venu le voir alors qu’il bêchait la terre dans son luxurieux potager, une jungle fruitière qu’il entretient avec presque autant d’amour que son taxi. Pliant ma fierté en quatre pour le glisser dans la poche arrière de mon pantalon, j’étais venu lui demandé de me donner des cours de conduite histoire d’apporter au combat de ma vie son immense expertise. Sa réponse fut à la hauteur de l’humiliation que ce chauffeur de taxi a toujours ressenti d’avoir mis au monde le seul Bondynois de 30 ans incapable de faire un créneau :« Ton grand frère avait 15 ans quand il m’a demandé de lui donner des cours, ta petite sœur allait sur ses 19 quand elle m’a supplié à genoux de l’amener sur le parking, certainement parce que je lui faisais la tête depuis deux ans. Toi,  tu viens, sapé comme un milord, avec ton col roulé de bourgeois, me demander, à 30 ans passé de t’apprendre à conduire ! Mais t’es un vieillard désormais! Tu n’as aucun respect pour la route qui t’as nourri. Tu tiens de ta mère et de toute sa famille de piétons (Piéton : insulte suprême pour un taxi) ! »

Maman et le permis : mission impossible. Cette femme n’écoute personne, Père s’en ait vite rendu compte quand il a essayé deux ans après l’avoir épousée de lui apprendre à conduire. A cette époque, les années 1980, les femmes maghrébines débarquées du bled qui tenaient un volant étaient encore rares en France, mais Père avait été assez moderne pour jeter aux orties ce genre d’archaïsme. Modernité qui ne s’est jamais  appliqué à ses enfants, éduqués à l’aide de méthodes du moyen-âge et de Mary Poppins, le surnom que papa donnait à son ceinturon préféré.

Maman n’écoute personne, ni dans une voiture, ni ailleurs. Comme toutes les Kabyles elle a un problème avec l’autorité masculine. Résultat : une fille avocate, mes sœurs qui vont au cinéma jusqu’à 18h30, et un permis obtenu au bout de la huitième fois.

Quand mon père dit que je tiens de ma mère, c’est en référence aux 22.000 francs, une fortune pour l’époque, qu’il a dépensés pour que la madré puisse me déposer à l’école, devant tous mes amis de la cité qui, pour saluer ses dons de pilote, l’avaient rebaptisée Starcky et Hutch. Pour le malheur de mon adolescence, la première daronne de la cité à avoir le permis.

Mais il y a pire. Si l’en en crois  papa, je suis génétiquement programmé – du côté de ma mère – a foiré le permis ad vitam eternam. Pas seulement parce que sa femme est une tête de mule mais surtout parce que dans l’arbre généalogique de môman pendent quelques irréductibles « pédestres». Le plus célèbre d’entre eux : le cousin Omar.

Il est à la page 137 du livre Guinness des records : il  a raté 11 fois son permis. Pas une de moins. Pourtant en Algérie, on ne peut pas rater son permis. On vous le donne. Des fois, il suffit juste de mettre la ceinture et vous l’avez, parce que l’examinateur considère que le diesel c’est pas parce qu’on le produit que c’est gratuit. Reste le cas du cousin Omar. On galvaude souvent dans le langage courant cette expression : danger sur la route. Si vous n’avez pas vu mon cousin conduire, vous ne savez pas ce que c’est la guerre. Il ne voit pas les mêmes choses que nous quand il est dans une caisse, il croit qu’un mur peut s’ouvrir en deux ou qu’une vache qui traverse le chemin s’envole dans le ciel si on klaxonne gentiment. Omar derrière un volant, c’est installer un piranha aux commandes d’un sous-marin ! Tout le monde sait dans la région que quand il aura son permis le génocide des chèvres pourra commencer. «Le bucheron »  comme on l’appelle encore, dû à tous les oliviers qu’il a abattu durant sa formation.

Après son onzième échec au permis, Omar a décidé de faire jouer le piston. Le wali, l’équivalent du préfet en France, est de la famille pour ainsi dire, il a convoqué à son bureau l’examinateur, le seul être humain dans  toute l’Algérie assez fou pour accepter de monter dans la même voiture que mon cousin. 15 minutes de conversation entre les deux fonctionnaires ont suffi. Deux jours après l’entretien, un décret ministériel interdisait à Omar de repasser le permis. A vie. Raison invoquée par le wali : « On veut pas d’OMAR M’AS TUER en Algérie ».

Mère huit fois, le cousin onze, moi qui approche les 100 heures de conduite, si le permis est une question de génétique autant jeter l’éponge tout de suite. Père essayait de m’en persuader : « T’as du cœur à l’ouvrage mais t’as pas l’outil qui va avec. »

Pour toute réponse je quittai son jardin, allai à l’auto-école et pris 20 heures de conduite, ainsi que 2 kilos de pâtes chez Lidl pour passer la fin de mois. Tout  ça pour préparer mon examen de conduite le plus sérieusement du monde, comme si ma vie en dépendait. Je prouverai ainsi à mon père, ce virtuose du volant, qu’il avait tort et que moi aussi, tout déficient psychomoteur que je suis , je pouvais avoir mon permis . A force de persévérance et d’acharnement, le travail finit toujours par payer. 119 heures de conduite, de larmes, de stress et de souffrance m’ont été nécessaires pour rater le permis une deuxième fois…

Idir Hocini

Voir aussi:

Le Permis B: le plus beau des combats 1/3

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