Après 119 heures de conduite, et presque autant de temps passé en cours particulier avec son père, les galères d’Idir avec le permis passe à un niveau supérieur de souffrance.

J’ai du sang sur les mains. Si c’était une métaphore, vous aurez pu lire ses lignes beaucoup plus tôt parce qu’avec mon popotin de zaïroise, en prison, le temps de la promenade vaut mieux le passer sur Word à la bibliothèque. Le loisir d’écrire manque à l’innocent, à l’homme mutilé aussi, car j’ai tué personne sauf mes doigts. Prendre des leçons de conduite avec un chauffeur de taxi très vieille école, qui n’envisage pas de sortir de sa voiture moins de 8 heures après y être entré, sollicite toute la structure osseuse et les tissus de vos deux mains.

Parce qu’avant tout, ce professionnel considère que vous ne savez rien faire de vos dix doigts si ces derniers lâchent le volant alors que le soleil est encore haut dans le ciel. A la fin de ma première semaine de formation, j’avais assez d’ampoules sur les pouces pour allumer la Tour Eiffel à minuit. J’aurai pu faire une partie de volley-ball avec de la porcelaine sans risque de la péter tant mes mains ressemblaient à du papier bulle. Les jours de conduite ont succéder aux jours de conduite et les ampoules devinrent bientôt un luxe du bon vieux temps. La peau n’a plus le temps de se refaire quand on fait les trois-huit crispé sur un volant mais le sang coagulé reste, malgré la douleur, une succédané acceptable à l’épiderme.

Ma vie, dorénavant, ressemble à celle de Daenerys Targaryen dans le premier épisode de Game of Thrones. Cette fragile jeune dame, à peine pubère, y épouse un chef de guerre nomade grand comme un diplodocus. Son grand frère l’a poussée à poil dans ce trou plein d’orties parce qu’il fallait recruter du barbare à la tonne pour récupérer le royaume de leurs pères. Le clone d’Attila que la donzelle s’est mariée, c’est le genre de gars qui n’a pas le temps d’offrir des fleurs. Huit secondes après la cérémonie, il l’a fout sur un cheval, direction le camp de manouches à perpette les dindons, là bas, loin dans la toundra.

A la fin d’une journée poussiéreuse et trop ensoleillée pour une pâlotte toute blonde, la petite Daenerys, qui auparavant faisait du cheval en amateur, genre une petite heure par semaine, regrette tout un coup d’avoir mis une petite robe de soie au lieu d’un chaudron en bronze sous ses fesses. De délicates rondeurs plus habituées aux bains de lait de la cour qu’à une selle de cheval au toucher d’un noyau de pêche. Au bout de 15 heures de chevauchée en plein cagnard, la jeune mariée ne marche plus droit tellement son derch’ est en fusion. Dommage, parce qu’en guise de soirée, elle enchaine sur une nuit de noce avec un daleux de 200 kilos qui l’a prend jusqu’à l’aube avec la délicatesse d’une avalanche déboulant sur une pêche Melba.

Daenerys Targaryen c’est mon destin. Nous découvrons tous les deux un moyen de locomotion qui nous agresse la peau, et à la fin, si jamais un jour j’ai le permis, quand j’aurais fait les comptes de tout ce que j’ai déboursé de ma popoche en heures de conduite, moi aussi j’aurai l’impression de m’être fait déboiter comme un lego.

Cours intensifs

J’ai bien plaidé la cause de mes doigts auprès de Père la première fois que nous sommes passés devant une pharmacie. En pure perte. Avec BEUR FM diffusant la version raï’n’B de Fame, papa adapta sa réponse au fond sonore radio : « Tu as un rêve, un but? Tu veux ton permis? Et bien ça se paie! Et ça se paie chez moi en une seule monnaie : le sang!« . Et de la moelle épinière, je suppose qu’il en veut également un seau le daron?! Parce que conduire sans arrêt, ça fait aussi super mal au dos.

La voiture à haute dose agit sur mon organisme comme le Sahara sur un Mister Freeze. Je dépéris. Papa assis à côté de moi, à l’exception du fait que ma conduite l’énerve au plus haut point, semble savouré sur ses lombaires le contact prolongé de la housse faite en boules de bois qu’il a installé sur le siège passager. On dirait qu’il passe la journée dans un SPA. La force physique de padré nous a souvent surpris mon frère et moi quand d’un revers de la main, nous volions à travers les salles des quelques conseils de disciplines qui ont entaché, du sang de nos bouches, les dossiers scolaires des fils Hocini.

La plupart des chauffeurs de taxi, quand ils approchent de la retraite, ont le corps esquinté, de l’arthrose aux doigts et un dos qui craque comme de la chips. C’est que l’anatomie de l’homo sapiens ne s’est pas encore bien adaptée à la position assise, dominante dans nos sociétés depuis seulement un siècle. Pourtant, deux décennies derrière un volant ont fait de père un parfait athlète. A 65 ans, ses mains sont durs comme la roche tarpéienne et lorsqu’il vous tourne le dos, vous avez l’impression d’être devant l’un des murs de Troie. Je crois que c’est parce qu’il adore son métier dans lequel il excelle. Le corps s’est ciselé aux exigences de l’esprit en même temps qu’aux nécessités d’une filiation qui ne comprenait pas, avant d’avoir reçu une belle paire de gifles, qu’on attache pas la stagiaire d’anglais à un poteau de foot, même si il est louable de vouloir venger Jeanne d’Arc.

Le gland est tombé si loin de l’arbre, qu’il a finit par nourrir les poissons au fond de l’océan. Je n’ai ni l’appétence de mon géniteur pour la conduite ni sa colonne vertébrale qui fuse de son coccyx vers son cou droite comme la Tour Eiffel. Pour faire rentrer la conduite dans la tête d’un fils qui ne comprenait rien à rien à cet art subtil, papa pensait que seule la pratique la plus extrême de l’exercice finirait par payer. En d’autres termes et à l’instar d’une urne posée dans un bureau de vote africain; il me bourre le crane.

Very bad road trip

De l’aube au crépuscule, je conduis. Tous les jours, depuis un mois et demi. Un programme qui aurait effrayé un chauffeur routier alpin mais qui ne sont rien de moins que les horaires de papa quand il va au boulot. Des journées qui commencent à l’heure où les poules dorment encore pour charger les premiers clients à l’aéroport. Un rythme de travail qui me fout le corps en l’air mais que le Pater familias n’interrompt qu’une fois par an, pour les sacro-saintes vacances au bled. Le temps que durera ma formation de padawan, notre famille vivra donc de pâtes au thon à la Catalane et la petite sœur attendra pour ses lunettes.

Comme je suis un boulet modèle géant, genre couille droite du Colosse de Rhodes, pas question d’apprendre à conduire dans le précieux taxi de papa. Une 405 SRDT qui brille toujours autant 10 ans après la sortie de l’usine et nourrie au pétrole de Kobé. Les clients doivent mettre des chaussons avant d’y monter. Papa lui paye une révision complète toutes les Saint-Valentin quand Mère doit se contenter, une année sur deux, du menu Duo + brownie chez Hamza Pizza. Père avait décidé que l’Idir du village apprendrait sur une épave que n’aurait pas renié Flagada Jones : la Fiat Punto toute cabossée de la madré dont j’ai hérité les dons pour les trajectoires en Z et la phobie du démarrage en côte.

Une voiture que mon grand frère traite comme une auto-tamponneuse et tellement verbalisée qu’elle a fait la couverture du Bescherelle. Quand je la démarre, le moteur éructe une sorte de complainte, on dirait que cette brouette vous dit :  » Tuez moi, par pitié « . Papa affirme « qu’ elle est encore trop bien » pour la « sale race de pédestre » que je représente et qu’à mon niveau de conduite, tout ce que je mérite c’est « une caisse à savon posée retournée sur deux troncs d’arbre« . Mes jambes auraient préféré la caisse à savon que la Fiat Punto dont le design s’inspire des boites de sardines Saupiquet.

Conduire avec mon pater dans les rues de Bondy et aux abords du parking de Rosny 2, me posaient quelques problèmes de conscience, au début tout du moins. Papa, virtuose de la route, assis dans cette poubelle coté passager c’est comme le Terminator envoyé dans le passé pour mixer des jus de fruits. Un malaise qui s’ajoute au fait qu’il y a un coté illégal, voire dangereux, à conduire sans permis. Remarquez, la majorité des Bondynois n’ont aucun de mes scrupules. Ils s’assoient sur la loi et « empruntent » la voiture des parents à un âge où on a encore un carnet de correspondance à signer.

Je connais des mecs dans mon quartier, ils sont allés sur Paris en caisse avant d’avoir posé le pied sur un skateboard. Dans le meilleur des cas, Ils estiment qu’une inscription à l’auto-école fait office de permis temporaire prétextant qu’ils ont le temps de mettre une miche au four de leur madame, de faire démoulé le cake à la maternité et d’inscrire le petit biscuit à l’université avant d’avoir une date pour le permis. A Bondy, les délais entre deux passages dépassent allégrement les neuf mois. Peu importe l’écosystème fripon dans lequel j’ai grandi, la loi reste la loi. Padre mio avait beau avoir constamment sa grosse paluche posé sur le frein à main, et les yeux qui balayent la chaussée tel le projecteur d’un mirador du stalag 13 scrutant une portion de barbelé, j’avais peur de tuer.

J’ai très vite été rassuré sur ce point puisque nous empruntions inlassablement les mêmes impasses, parking et autres petites rues désertes. A force de rouler, je connais désormais le moindre petit chemin vicinaux du département. Pas un quart d’heure ne passait au coin de ses ruelles abandonnées sans que je me fasse pourrir par le daron, et pas toujours à l’abri des regards indiscrets : « La troisième! Bon sang tu l’as redoublé pourtant! Tu devrais être pas mal à l’aise avec le concept ! Passe ta troisième! T’entends pas le moteur qui souffre là ! » Mort de rire la vanne. Il fait que ça toute la journée, il se fout de moi, il m’insulte, me regarde de tellement haut avec ses conseils que Neil Armstrong sur la lune aurait dû lever la tête.

Et malheur à bibi quand plus de deux voitures apparaissent au détour d’une rue. La circulation routière a le même effet sur cet homme qu’une gifle sur la joue de Bruce Banner. Papa se transforme en Hulk d’un beau vert huile d’olive de chez nous, quand il est dans une caisse. A la maison, il avait fait des gros mots le crime de lès-majesté suprême, une peine que sa contrevenante progéniture purgeait à grands coups de balais. Durant ces longues journées d’apprentissage, je les ai tous entendus sortir de sa bouche. Même si j’en ai largement eu ma part, la majorité du débit ne m’était pas adressé.

Pour un chauffeur de taxi parisien, le piéton c’est le mal. La voiture de devant ? Sheitan dans une Clio. Les motos ? Un non-sens mécanique qui le met hors de lui. Quand au livreur de la poste, c’est l’ennemi de classe. La route est à grand-père, c’est du moins ce que pense papa. Tous les autres qui bougent autour mérite d’être insulté pour avoir violé une propriété privée. En français tout d’abord, en kabyle s’il est vraiment énervé, et quand la colère du daron se déchaîne pendant un bouchon, c’est l’arabe dialectale qui sort de sa bouche tel le feu du dragon, la seule langue qui surpasse l’allemand et le berbère, pour exprimer la colère.

Là bas tout est neuf et tout est sauvage

Pendant deux mois, j’ ai supporté ses nerfs, comme le reste, sachant très bien que pour un homme qui a voué sa vie à la route, un fils de 30 ans bien tassé, toujours sans permis, représente la plus cruelle des humiliations. Des heures et des heures de conduite sous la poigne de fer de papa, mais aux termes desquelles, j’ai l’impression d’avoir fait de nets progrès en créneaux et en lombago. Le maître n’était pas du tout de cet avis : « Tu as peur de conduire! C’est ça ton véritable problème! Tu n’as plus de peau sur les doigts parce que tu serres le volant comme si c’était la dernière bouée du Titanic chaque fois qu’un camion approche! Pour combattre ses peurs je connais qu’un seul truc: encore plus de peur« .

Encore plus de peur… Parfois mon cerveau m’étonne. Je mets un temps fou à assimiler les rudiments de la conduite mais là, pour le coup, j’ai tout de suite compris ce qui m’attendait. Il y a un endroit sur cette terre où l’on conduit comme dans Star Wars. Les panneaux de vitesses y sont étudiés par les archéologues, si peu respectés et tellement vétustes qu’on pense que les Romains les ont plantés là. Dans ce pays, on considère que le Da Vinci Code a été plagié en un roman photo un peu indigeste. Le code de la route s’emprunte à la bibliothèque dans le rayon fantastique ou littérature étrangère. Les rétroviseurs n’ont d’autre utilité que de vous rassurez le matin, une façon bien pratique de vérifier qui a profité de la nuit pour vous faire tous ces trous dans la peau : la frontière entre les moustiques et les vampires est si mince en Algérie.

Il y a le nom de l’ambassadeur du Japon en poste à Alger sur toutes les boites de Mario Kart. C’est sur la bonne foi de ses notes diplomatiques traitant de l’usage généralisé du tête à queue et du jet de figue de barbarie dans la conduite algérienne, que Nintendo a eu l’idée de produire un jeu de course basé sur la nuisance d’autrui. Sur ce réseau routier où l’anarchie fait office de ligne blanche, un automobiliste ne roule ni à gauche ni à droite, c’est une boule dans un flipper. Avec mon niveau de conduite qui décolle à peine, prendre la route au bled c’est un hommage diesel à l’aviation japonaise. Mais papa, qui a déjà pris ses dispositions en téléphonant au village, a réponse à tout : « Prendre la route ? Quelle route? Là où on va, on n’a pas besoin de route… »

A suivre…

Idir Hocini

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