En décembre 2009, Corinne et Jacky ont emménagé dans un appartement rénové et adapté à l’usage des handicapés, au rez-de-chaussée d’un immeuble tout proche de la mairie. « J’ai rencontré Jacky en 2004, au repas du PS, à la fête de la rose, au stade Petit-Jean à Bondy. Au début, nous avons correspondu par Internet », se rappelle Corinne. « Cette correspondance sur le web : c’était très sportif, je passais mes soirées à déchiffrer les messages », raconte Jacky en riant. « Nous vivons en concubinage depuis fin 2009. Nous sommes les premiers locataires de cet appartement. Quand nous avons eu ce logement, j’étais à l’hôpital pour une opération à l’épaule. Nous avons déménagé après ma rééducation à Bobigny », dit Jacky.

Corinne est handicapée depuis 1990. Après avoir bénéficié d’une banale opération chirurgicale du bras à l’âge de 21 ans, elle s’est retrouvée avec une infection nosocomiale dans le cerveau. Dix ans plus tard, elle a donc dû à nouveau se faire opérer, cette fois-ci dans le cerveau. Elle a été trachéotomisée et elle a passé 8 mois dans le coma.

Aujourd’hui, Corinne souffre d’un handicap neurologique. Ses membres inférieurs et supérieurs sont atteints. Elle a du mal à marcher et à se servir de ses mains. Par exemple, elle ne peut pas porter le plateau sur lequel elle a posé ma tasse remplie de chicorée. Corinne doit faire beaucoup d’efforts pour articuler et malgré cela, elle reste très difficile à comprendre pour les autres. Sa mémoire est parfois défaillante. Abîmée par son opération, son hypophyse ne fonctionne plus très bien, ce qui l’oblige à avaler du Lévothyrox pour faire fonctionner sa glande thyroïde ; malgré ce traitement, elle a tantôt froid ou tantôt trop chaud. Ce qui la gêne le plus est sa mauvaise vue et sa difficulté pour parler. Lors de la marche, son équilibre est précaire et elle tombe parfois. Malgré toutes ces difficultés, elle peut faire sa toilette elle-même. Elle est handicapée à 80 %.

Lorsque Corinne s’est retrouvée handicapée, elle travaillait en tant que secrétaire du Premier ministre à Matignon. Lorsque Chirac est arrivé au pouvoir, les problèmes de santé de Corinne ont été jugés incompatibles avec sa fonction. A l’Institut régional d’administration de Lille, Corinne a suivi des cours par correspondance. « Elle est bûcheuse. Elle a tout appris à la force du poignet, pendant les cours du soir », dit Jacky, admiratif. Après cette formation, Corinne a été mutée à l’Education nationale, en tant qu’intendante dans un collège ; elle a été obligée de s’arrêter de travailler en 1990.

Corinne ne peut quasiment pas lire. Elle peut écrire grossièrement mais pas sur son ordinateur en raison d’un problème de touches qui ne sont pas adaptées à son cas. Pour répondre à mes questions, c’est finalement Jacky qui me traduit les réponses de Corinne : écrire serait trop long pour elle et lorsqu’elle parle j’ai souvent beaucoup de mal à la comprendre. « Corinne préfère parler sinon elle considère qu’elle a échoué quand elle écrit », explique Jacky.

Pour aller à l’extérieur, Corinne sortait en fin de journée mais elle est tombée plusieurs fois. « Il y a un manque de luminosité dans la ville : les ampoules sont chères. Et Corinne est amoureuse du trottoir ! », rigole Jacky.

Jacky est tétraplégique à la suite d’un angiome dans la moelle épinière en 1991. Il a subi une intervention chirurgicale au niveau des vertèbres. Puis il a suivi le parcours de rééducation classique des handicapés, en passant par Garches.

Sa rééducation terminée, Jacky a repris son travail : « J’ai travaillé dans une entreprise suisse qui s’occupait d’ascenseurs. J’étais technicien supérieur et contremaître. J’étais sur le terrain pour résoudre des problèmes techniques. J’allais avec les dépanneurs quand les ascenseurs étaient en panne. Je partais dans les Yvelines, à Versailles, et aussi à Cergy-Pontoise, l’Isle-Adam, dans les départements 92, 78, 95 et une partie du 60 vers la fin de ma vie professionnelle. Je couvrais toute une agence. Je ne commandais pas les hommes mais je m’occupais de la technique car j’étais trop gentil. Les dernières années, je faisais plus de travail de bureau : surtout de la formation ; je préparais puis je faisais des cours. Avec mon handicap, ma carrière s’est arrêtée à 48 ans. Et si je n’avais pas été handicapé, j’ai calculé que j’aurais touché 300 à 400 euros de retraite supplémentaires. Aujourd’hui, je touche presque 500 euros pour l’APA, l’Allocation personnalisée d’autonomie, et Corinne bénéficie d’une aide pour une tierce personne ».

« Après mon arrêt maladie, j’ai repris mon travail jusqu’en 2000. A cette date, avant la mise en place des 35 heures, on virait les « canards boiteux ». Quand les patrons devaient embaucher, leur solution était de « dégraisser » auparavant : sur 600 employés, 50 ont été inscrits à l’ANPE ; j’ai été mis à la retraite à 56 ans car j’avais 40 ans de cotisations », explique Jacky.

« Corinne peut faire un peu de ménage mais cela reste bien sûr insuffisant », constate Jacky. Une femme de ménage, Chantal, est prise en charge financièrement par Jacky qui touche une allocation pour cela ; et il la paye 11 euros de l’heure (« plus que la moyenne », dit-il) au moyen du CESU ou chèque emploi service. Chantal coupe la viande de Corinne qui pourrait le faire elle-même avec un certain effort mais elle se fait chouchouter.

Pour les sorties à l’extérieur, une fois par semaine, le samedi matin, Corinne va au marché avec le bus 105 ; pour le retour, Chantal va la rechercher vers 11 heures. Le samedi aussi, Chantal emmène en voiture le couple au cimetière pour que Corinne puisse atteindre la tombe de sa grand-mère et Jacky la tombe de sa femme. « Quand il fait beau, je vais avec mon chariot. J’attends qu’il fasse 20 à 25° pour sortir, sinon j’ai froid », constate Jacky. Chantal vient parfois jusqu’à 6 heures par semaine, si elle assure une sortie avec Corinne au centre commercial de Rosny 2.

« Il y a encore beaucoup de problèmes à Bondy : les pistes cyclables ne sont pas évidentes à utiliser pour nous ; en France, on n’a pas la culture de la piste cyclable », fait remarquer Corinne. « Mon chariot peut accéder à un trottoir qui fait 7 cm maximum. Je ne peux pas aider mon chariot de route qui est pourtant plus performant que d’autres. J’ai un problème quand il y a une pente. Je ne peux pas aller tout seul à la mairie ; pour cela, il aurait fallu mettre plusieurs commandes supplémentaires », explique Jacky. Malgré ces obstacles, Jacky sort dans le quartier : il se balade dans les deux parcs près de la mairie et près de la bibliothèque. Corinne voudrait aller plus loin mais c’est difficile pour Jacky. « Je sers de visuel pour Corinne ;  mais les promenades me fatiguent parce que j’ai du mal à faire fonctionner mon chariot. Je peux aller à la boulangerie, et à la gare avec la piste cyclable ; je peux me rendre jusqu’à la place Neuburger mais les trottoirs sont pourris. On ne peut pas aller partout parce que le fauteuil ne passe pas partout ; on ne peut pas aller  à l’école du Mainguy, par exemple, parce qu’il y a des marches d’escaliers. Nous avons beaucoup de retard dans ce domaine en France ; en particulier en Seine-Saint-Denis car c’est un département pauvre. Je vais demander à Olivier Delgrande, un ami à nous, au Conseil municipal, qui est chargé des personnes handicapées, d’améliorer les choses », dit Jacky.

Jacky déplore le fait que les amis aient souvent du mal à comprendre le handicap : « Ils ont tendance à penser qu’on ne veut pas faire certaines choses alors que tout simplement on n’y arrive pas. Ils  peuvent parfois être très durs ; par exemple, au boulot, j’ai entendu : « En voilà un qui nous embêtera pas pour la promotion !».

Malgré ces difficultés pour faire admettre leur handicap par leur entourage, Corinne et Jacky ont une vie sociale assez bien remplie. « Nous avons des visites régulièrement. Les enfants viennent un week-end sur deux.  J’ai un fils, Fabrice, qui vit à Moscou et qui vient en France une ou deux fois par an, aux vacances d’été et à Noël. On reçoit des amis et deux filles : Christelle, de Noisy-le-Sec, Sophie, de Livry-Gargan, que j’ai élevée de 12 à 23 ans car elle était orpheline. Des amis viennent de Bondy Nord, en couple ; et des petits vieux de la cité Blanqui : un homme et deux femmes », dit Jacky.

Le couple veut rester optimiste ; Jacky insiste : « On s’aide mutuellement : on compense plus facilement notre handicap à tous les deux. Ce serait plus simple si l’un de nous n’était pas handicapé. Par contre, on comprend mieux que l’autre a des problèmes. Parfois on se sent un peu déprimé. Ce qui compte, c’est de ne pas avoir ensemble le coup de cafard, par exemple l’hiver. Et on a des projets : aller à Salon-de-Provence voir ma famille. Avant je pouvais aller chez ma sœur. Maintenant je loue une voiture, mon fils nous conduit jusqu’à notre hôtel et il nous sort, on mange au restaurant ». Un bel exemple de courage…

Marie-Aimée Personne

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