Le ramadan est là. Si, si, même la pub le dit. De manière assez intelligente, le monde publicitaire a reniflé le potentiel commercial de cet événement annuel pour la communauté musulmane. Eh oui, le pouvoir d’achat des 5 millions de musulmans français est convoité. La pub c’est comme une coureuse de dot, elle n’observe pas le jeûne, elle mange à tout les rateliers. Il ne faut pas s’appeler Jacques Séguéla pour comprendre que pendant le Ramadan, les musulmans ont des tendances à la flambe inversement proportionnelle au vide qui habite leurs estomacs. Manger devient pour certains une obsession.

Des affiches ont retenu mon attention. Elles fleurissent dans le métro avec un slogan imparable « Que serait un Ramadan sans Samia ? ». Cible communautaire oblige, avec « Martine » ou « Julie », ça fonctionne moins bien. Samia, c’est la fille qui filerait des complexes à n’importe quel Alain Ducasse en djellaba. Oui, sa table à elle est bien garnie, avec des dattes, des salades de poivrons, des citrons confits, des olives, de la harissa, des épices et des pâtisseries toutes plus appétissantes les unes que les autres. Elle n’a pas peur des clichés, Samia, il ne manque que le tapis volant et le chameau sur sa table pour parfaire le tableau « Mille et une nuits ». Le tout est dressé dans une jolie vaisselle. Après la maison-témoin, la table-témoin.

Dans les foyers musulmans, on se dit que c’est un mois festif et qu’il faut marquer le coup, comme dirait ma mère. On ne regarde pas à la dépense pour réaliser de jolis repas pour la famille Ricoré. Oui pendant un mois, toutes les familles remisent les rancœurs, les critiques et acrimonies. En même temps, je pense que personne n’a assez d’énergie pour se disputer…

La nourriture occupe la majorité des pensées des jeûneurs. Comme celles d’un ado aux hormones en ébullition qui pense aux filles 24 heures sur 24. Mais comme on n’est pas que des ventres sur pattes et qu’on a encore un cœur qui bat, même s’il est un peu affaibli par la faim et la soif, on pense aux Somaliens qui meurent de faim pour de vrai. Parce que malgré ces promesses de ripailles orgiaques, le jeûne est surtout une épreuve spirituelle durant laquelle il convient de penser à ceux qui n’ont rien dans leurs assiettes. D’ailleurs, eux ils n’ont même pas de jolies assiettes comme cette crâneuse de Samia.

Une fois l’étape Mère Térésa remplie, il reste toujours ce même objectif: le repas du soir. Pour tenter de rivaliser avec cette Samia, il faut d’abord s’aventurer sur le lieu de toutes les tentations: le magasin d’alimentation. Moi, lâchée dans un supermarché après quelques heures de jeûne, je ne réponds plus de rien. C’est un spectacle presque aussi désolant que les fashionistas le premier jour des soldes. C’est pitoyable mais même la bouffe pour chats me fait envie, c’est dire. Je me surprends telle une femme enceinte à désirer manger des choses qui, en temps normal, ne franchiraient jamais le seuil de mes lèvres. Comme des olives fourrées aux poivrons. Et des cornichons. Pour moi cela équivaut à un suicide de l’estomac. Mais là, la perspective de le voir fondre sous les attaques des sucs gastriques ne me paraît pas être une mauvaise chose.

Des gens comme moi, c’est aussi l’assurance pour le gérant du magasin de doubler son chiffre d’affaires. Quel que soit le prix, j’achète: 22 euros le paquet de six yaourts à la mangue alors qu’il faudrait m’attacher pour que je daigne avaler cela lorsque l’hypoglycémie n’obscurcit pas mon jugement. Et je paye avec le sourire. Je me fais racketter avec mon consentement, c’est aussi ça l’esprit du Ramadan.

Vient le moment de la préparation du repas avec un panier disons hétéroclite, avec plein de produits non prévus à l’origine. De toute façon tout sera confectionné en quantités astronomiques. De quoi nourrir un foyer Sonacotra, une maison de retraite et une cantine scolaire. Et encore il restera de quoi festoyer le lendemain.

Alors que l’horloge tourne au ralenti, il faut confectionner un repas avec bien entendu l’incontournable chorba. Moi, cette soupe, c’est mon petit bonheur, ma Madeleine de Proust. Bien entendu un débat fait rage au sein de la communauté maghrébine avec deux écoles: chorba algérienne ou harira marocaine. Je ne m’attarderai pas sur la seconde qui est une anomalie gastronomique à mon sens avec ses épices qui flinguent l’estomac. Mais visiblement certains coreligionnaires sont kamikazes.

C’est avec le reste du menu que cela se corse. Au début toutes les familles font des plats orientaux, histoire de faire un retour aux sources gastronomique. Mais il faut bien l’avouer le mythe de la mama qui se démène toute la journée dans la cuisine pour préparer couscous et autres makrouts à sa ribambelle d’enfants a un peu vécu. La double culture s’en mêle de plus en plus.Ce qui donne naissance à des menus Benetton: chorba en entrée, bricks à la viande, puis hachis parmentier. La cuisine du monde s’invite aussi: curry, fajitas se dressent fièrement sur les tables. Ou le classique gratin de pâtes. Un truc bien costaud qui donne de la force, merci les sucres lents.

Parce que mine de rien, le ramadanien tel le marathonien essaie de rationnaliser son comportement alimentaire. Et espère secrètement ne pas prendre 32 kilos durant le mois sous peine d’être tout boudiné dans sa belle tenue de l’Aïd. En parlant de poids, les grands traumatisés sont les amateurs de gonflette. Ces derniers sont peinés de voir leurs muscles fondre comme neige au soleil au fil du mois. Soulever de la fonte toute la journée ou pratiquer une quelconque activité physique intense durant cette période c’est suicidaire ou idiot.

Les idiots sont aussi ceux qui se rincent le gosier avec des boissons douteuses. Il faut en effet résister à l’un des grands ennemis de la table du Ramadan: les sodas ultra-sucrés (au moins 35 morceaux de sucre par verre). Destinés à désaltérer la famille, ils sont gazeux à souhait et répondent aux doux noms de Mirinda, d’Ifri, de Boga ou Selecto. Ils existent à la pomme, au citron, à l’orange etc. Ceux qui les ont crées n’ont vraisemblablement jamais goûté à une vraie orange ou ont les papilles gustatives atrophiées. Boire ça, équivaut à boire du sirop pour la toux ou tout autre médicament aromatisé. Parce que les boissons gazeuses, ces vicieuses (cela rime, coïncidence, je ne crois pas…) donnent une fausse sensation de satiété et mal à l’estomac. Sans parler de leur capacité à entretenir les bourrelets qui nous font ressembler à Elvis en fin de vie, les poignées d’amour et la bouée qui nous sert de ventre.

Eh oui, le jeûne, à mon grand regret, ne fait pas maigrir. Il paraît que le corps humain est revanchard. A force de privations, le soir ce petit sournois se dit « Je vais me venger et transformer le moindre aliment ingéré en kilos de graisse et faire des réserves ».

Et ce n’est pas la collation du petit matin qui va arranger les choses. Oui, normalement, un repas pris à 4 heures du matin, n’est autorisé que lorsqu’on revient de boîte de nuit ou quand on est filmé par TF1 pour le très classe « Confessions intimes » pendant une crise de boulimie. Surtout quand ledit repas se compose de salade, de poulet, de reste de spaghettis bolognaise, de céréales, de café et de tartines dans n’importe quel ordre. On a l’impression que certains sont atteints du syndrome du hamster et stockent des victuailles comme s’ils n’allaient jamais remanger de leur vie. Oui, les musulmans ont inventé le concept du trois repas en un. C’est un peu trash au début de voir se reconstituer le banquet d’Astérix avant l’aube dans sa cuisine, puis on s’y fait.

Au fil du mois, la nourriture sur la table se raréfie, on a de moins en moins envie de manger. Ouf, la perspective de ressembler à Obélix pour l’Aïd s’éloigne. Et puis pas besoin d’imiter Samia tout le mois, parce qu’on n’a jamais vu de photos de la dite Samia, si elle s’enfile tout ce qu’elle prépare, elle doit être obèse à cette heure-ci. Et ça ce n’est pas prévu dans nos plans.

Faïza Zerouala

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