Mon père m’attend sur le seuil de la porte, le regard sombre et la mine préoccupée, comme lorsqu’il m’annonce qu’il n’y a plus d’Ice Tea dans le frigo. La sentence tombe : « Tom, ton ordi est mort ». Puisque vous êtes sur sur Internet pour lire ceci, c’est que vous avez un ordinateur. Alors vous comprendrez le coup de massue qu’a provoqué cette annonce. Il souhaite me désigner le problème en tentant d’allumer l’objet informatique… Tout humain normalement constitué appuierait sur le bouton « on » pour allumer un PC… Mon père lui appuie avec persévérance et conviction sur la souris. Après avoir regardé mon géniteur avec surprise (comme une poule ayant trouvé un couteau), je constate qu’il est un héros. C’est la seule personne de mon entourage à ne pas savoir comment mettre en route la machine.

Dire que mon père cohabite avec le cybermonde est un anachronisme aussi flagrant que de dire que Louis XIV avait une mitraillette sous l’oreiller ou que le Général de Gaulle envoyait Jeanne d’Arc au front. Forme de sadisme ou de pure curiosité scientifique, je prends un malin plaisir à le placer devant un ordi et le laisser se débrouiller seul pour trouver une information sur la toile, comme lorsque l’on met un bébé devant un nouveau jeu. A l’heure ou deux ménages français sur trois ont un ordinateur chez eux, j’avoue ne pas comprendre comment il fait pour résister à la nouvelle technologie (courses à domicile, formulaires plus faciles à obtenir, recherches rapides…) Cette méconnaissance est d’autant plus handicapante qu’il est professeur. D’où la réflexion d’un de mes amis, taquin, lorsque je lui ai appris que mon père n’avait pas Internet : « Ton pater est Amish ? »

C’est décidé, plus personne ne se moquera de moi lorsque je lui dirai que mon père pense que Wikipedia est une variété de banane du Mozambique ou que Facebook est une base de donnée regroupant les fiches des criminels recherchés par Interpol. Je l’aiderai à surfer sur le web comme un geek, même si pour cela je m’apprête à sacrifier des weekends  entiers pendant deux mois, car la tâche s’annonce peu confortable. Pour le moment, je lui apprends ce que l’on peut faire avec Internet (recherches historiques, demande de papiers…) Actuellement, mon plus grand plaisir est de le voir s’émerveiller devant YouTube, étonné de retrouver des clips d’Edith Piaf ou des rediffusions d’interviews des années 1970. Il ouvre alors des yeux d’enfant (ridés quand même), tel un gamin à qui l’on annoncerait que l’on vient de retrouver sa peluche.

A l’heure où je vous parle, après quatre séances d’apprentissage, mon père vient enfin de découvrir comment allumer un ordinateur ou comment sauter une ligne sur Word. J’ai peur de le déborder si je lui explique tout de suite à quoi lui sert une clé USB. J’ai bon espoir que d’ici les six prochains mois, il sache à quoi ressemble cet objet. Je compte sur vous pour garder la confidence puisque, comme vous l’aurez surement compris, le sujet de ce portrait a peu de chance de tomber sur cet article.

En bref, mon père est loin de « surfer » sur le net comme un jeune. Bien au contraire, il est encore sur une charrette, tractée par des bœufs, sur le chemin de l’univers 2.0.

Tom Lanneau

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