C’est qui ? C’est deux types et une femme qui marchent. Luc Gwiazdzinski, Gilles Rabin et Laura Martin ont enfilé un anorak léger qui les protège d’un crachin plutôt sympa. Ils arpentent la banlieue, effectuant un tour complet du propriétaire. Nanterre ville de départ, Nanterre ville d’arrivée. Dix étapes en tout, une par jour. Ils ont prévu de marcher une centaine de kilomètres autour de Paris, dans les départements de la petite couronne (92, 93 et 94).

Partis samedi du chef-lieu communiste des Hauts-de-Seine, ils ont franchi la Défense, dormi à Gennevilliers la première nuit, à Bobigny la deuxième. Ils étaient lundi à Bondy sur le coup de midi. Nous nous étions donné rendez-vous à L’Etoile du centre, en face de l’église. Ils avaient la dalle. Mohamed Djeroudi (président du RC Blanqui) et moi, aussi. Poulet rôti et frites. Ça ferait parfaitement l’affaire. Une sorte de connivence – genre rencontre entre inconnus dans un refuge de montagne – s’établit aussitôt entre eux et nous. « Qu’est-ce que vous faites ? – Et vous, qu’est-ce que vous faites ? »

Luc (géographe), Gilles (économiste) et Laura (photographe) vont de ville en ville. En chemin, ils approchent des gens, discutent avec eux, les photographient lorsque ceux-ci le veulent bien. Ils s’imprègnent de la banlieue en vue d’un « forum mondial des autorités locales de périphérie », qui se tiendra les 3 et 4 mars à Nanterre, en collaboration avec la mairie. Leur projet est un peu jargonnant, mais la réalisation ne l’est pas du tout.

Pourquoi à pied ? « Pour mieux éprouver l’espace, loin du délire sécuritaire habituel », explique Luc, directeur, « en temps normal », de la Maison du temps, à Belfort. Gilles et lui ont monté une boîte du nom de Sherpaa. Ensemble, ils ont déjà marché à travers l’Europe et écrit plusieurs livres sur des problématiques citadines. Luc affine son CV : « J’ai donné des cours à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. » Gilles dirige le développement économique local du département de l’Essonne. « Notre marche, là, dans les banlieues, c’est pris sur nos vacances », précise-t-il.

Laura, l’artiste, s’est immiscée dans ce binôme de techniciens. A son arc, un accrochage photographique sur le thème « tension-réconciliation » dans le quartier estampillé « sensible » de Hautepierre, en périphérie de Strasbourg, où elle habite. Agée de 35 ans, « vétéran » d’un voyage en Inde, mère d’une fille de treize ans, Laura aime l’humanité cassée. Elle rend visite à des prisonniers. Mais elle n’aime pas casser l’humanité. Elle profite de ma présence pour se plaindre un peu : « Moi, je n’ai pas envie de montrer une banlieue sinistrée, je veux donner la pêche aux gens avec mes photos. Eux (Gilles et Luc), ils prennent aussi des photos et mettent ma signature dessus. Je ne suis pas d’accord. » Accroc classique au troisième jour d’une randonnée.

La marche autour de la capitale n’est qu’un des trois aspects du programme. Le 3 mars, le monôme des « autorités locales de périphérie » partira du centre de Paris – de Notre-Dame, je crois – pour rejoindre Nanterre, de nuit. Objectif : ressentir ce stress grandissant à mesure qu’on s’éloigne de la matrice illuminée pour entrer dans un monde sombre et inconnu. Un troisième axe est une étude comparative des comportements spatiaux, selon qu’on demeure à Nanterre ou à Neuilly, la voisine huppée. Une vingtaine de personnes, dans chacune de ces localités, sera équipée pendant une semaine d’un « mouchard » GPS, qui retracera les déplacements individuels. Les prolos fonctionnent-ils différemment que les bourges ? « L’hypothèse du maire de Nanterre, rapporte Luc, est que non. »

Permettez ? Les additions des restaurants, à menus égaux, ne sont sûrement pas identiques : 9,50 euros l’excellent poulet-frites de L’Etoile du centre (que je persiste à vouloir appeler L’Etoile du Nord). Le ventre plein, Gilles et Laura rendent visite à la maire adjointe de Bondy, Sylvine Thomassin, sage-femme à temps partiel, et à l’adjoint « aux cultures », Sidi Hamed Selles. Gilles pose les questions : « Comment vous voyez la banlieue ? » ; « Bondy, dans 20 ans, qu’est-ce que ça devrait être ? » ; « Qu’est-ce que ça devrait ne plus être ? » ; « Et Paris, c’est quoi pour vous ? » Les réponses de Sylvine Thomassin sont persuasives mais pas toujours convaincantes. Elle y croit, se dit-on en ressortant de l’entretien. Plus facile et plus légitime d’être critique avec Bertrand Delanoë, le maire de Paris, qu’avec « un élu de banlieue », forcément dévoué, forcément bon. « Il manque 140 millions dans les caisses du Conseil général (l’administration du département), dont 50 millions rien que pour le RMI », affirme la maire adjointe. Parmi les bonnes nouvelles, la construction d’un collège sur le canal de l’Ourcq, vocation «  langues » et « nouvelles technologies ». Parmi les préoccupantes, la crise persistante du logement (2800 demandes en souffrance) et la violence grimpante chez certains groupes de filles.

Fin de l’interview, échange de cartes de visite, on se dit au revoir. Il est 16 heures. Luc, Gilles et Laura reprennent la route. Ils ont rendez-vous à Clichy-sous-Bois, sous un chapiteau de cirque, à 17 heures, où les attendent un autre maire adjoint et des responsables associatifs. Je les accompagne. Le crachin recouvre la route et le trottoir d’un enduit translucide. « C’est par où, Madame, Clichy-sous-Bois, s’il vous plaît ?

– Prenez le bus à l’arrêt, juste là.

– Non, non, on y va à pied.

– Alors je ne sais pas, c’est tout droit, je crois, puis à droite après le pont en ciment. »

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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