Monsieur Cavin, mon prof de chimie du gymnase (lycée, ndlr), vous dirait sûrement que ce que je m’apprête à vous raconter ne l’étonne guère venant d’un petit con de mon acabit, qui la ramène tout le temps, à tort ou à raison, mais le plus souvent à tort. C’est ton avis, mec, et je respecte ta franchise. Merci d’être venu. Il me semble néanmoins important de dénoncer aujourd’hui, sous la forme d’un premier morceau d’intimité (et un autre plus tard), la onzième plaie d’Egypte que constitue le métier tant convoité de videur de boîte de nuit. Le videur est omnipotent: il légifère, juge et exécute… Montesquieu, réveille-toi, ils sont devenus fous.

Cher Journal,Tu le sais aussi bien que moi: faire la queue trente minutes afin de débloquer, moyennant une quinzaine de francs (environ 10 euros), le droit de payer sa bière au double du prix du marché et de se trémousser sur la musique de Rouge FM est une étape dont l’absurdité m’a souvent fait rentrer à la maison au lieu de continuer la soirée avec les grandes personnes. Aussi, quand je saute le pas, le plus souvent joyeusement imbibé, j’aime à passer des heures à me demander ce que je fous là : deux minutes sur le dancefloor, deux minutes au pisson, deux minutes à griller mon « bon boisson » et, généralement, une heure ou deux sur le perron, à faire de l’ethnographie pour ma collec’ personnelle. Aujourd’hui pourtant, cher Journal, ou Journy si tu le permets, les choses ne se sont pas passées comme d’habitude.

Aujourd’hui, Journy, je remonte les escaliers en titubant avec ma chopine « huit francs les trois décis » de bière. Un peu dépassé par les accords d’une complexité éreintante du dernier Martin Solveig, j’ai besoin d’air et de réflexion sur l’évolution de la Musique. Le sas d’entrée est désert et je risque mon nez à l’extérieur, tout en gardant à l’esprit que les récipients en verre ne sont pas bien vus dans le monde réel. « Hey toi ! Tu connais pas les règles ou quoi ! Dehors c’est gobelets plastiques ! Va remplir ! »

Cette absence de connecteurs, cet aboiement caractéristique, cet air patibulaire… C’est bien lui, le videur, posé, là de l’autre côté de la rue, le cul sur les marches d’un magasin en train de taper des sms… et de me chier dessus. « MAIS HEUH, Y’EN A PAS DE VERRE EN PLASTIQUEUH ! » dis-je, intelligemment. « SAS ! EN HAUT ! ETAGÈRE ! GOBELET ! Putain… » Je rentre, penaud mais gentiment chaud, regarde à ENDROIT DIT PAR VIDEUR et trouve les sacro-saints verres, dans l’un desquels je verse le breuvage houblonné. Le videur regagne son poste. C’est là que ma soirée bascule.

Journy, je ne sais pas si tu jouais à ce qu’on appelle les « livres-jeux » quand tu n’étais encore qu’un petit carnet. Ils avaient toujours des noms inquiétants comme « Le carnaval maudit » ou la « La jungle infernale » et il fallait éviter des embûches avec ton doigt pour arriver à la fin du bouquin. « Si vous choisissez le labyrinthe, allez en page 27. Si vous préférez les sables mouvants, rendez-vous page 31. » Ce soir, j’ai choisi les sables mouvants, alors que j’aurais pu prendre le labyrinthe du club, rentabiliser l’entrée, être saoul et finir ma soirée par la célèbre « Mais, quand t’es bourré, les discôs, c’est ‘core assez marrant… Hic ! »

« Je m’excuse, mais, ton taf, au fond c’est pas de garder l’entrée et de dire gentiment aux gens ce qu’ils doivent faire plutôt que d’aller écrire des textos à tes potes à quinze mètres de la porte et de m’ourser dessus ?
– …
– …
– … , …
– 🙂
– Casse-toi.
– Haha! Non, mais, sérieux mec, t’as vu comment tu m’as parlé, tout de suite ? Ca donne envie de revenir, j’te jure… Héhéhé ! Allez, laisse-moi pass…
– Casse-toi ou je te pète la gueule.
– Ah, quand même…
– …
– …
– … , …
– :-s
– Bon, tu dégages ?
– Non, mais tu rigoles ou pas ? J’ai payé mon entrée, et tout, j’ai mes potes à l’intérieur, je t’ai seulement dit que t’avais été limite, ce que tu as été. Je suis désolé, accepte la défaite, mon pote. (Oui oui, je suis con). En plus, j’ai ma veste au vestiaire, tu v…
– Donne billet, je vais la chercher.
– …
– …
– :-(… T’es quand même un enfoiré. Tu me vides parce que t’as tort…
– J’en ai rien à foutre. (Mains croisées sur les parties génitales, regard droit perdu dans l’immensité du monde…)
– Tu empêches quelqu’un de retourner dans un endroit dont il a payé l’entrée parce qu’il t’a dit la vérité, et tu le sais en plus…
– J’en ai rien à foutre.
– Mais tu te rends compte que c’est complètement injuste ?
– J’en ai rien à foutre. »

Journy, l’argumentation de la défense a duré encore une bonne heure et la parole de l’accusation est restée la même durant tout ce temps. Parler en italique n’y changea rien. J’essayai même les majuscules/gras en fin de débat, mais en vain. J’ai fini par filer mon ticket de vestiaire, me faire balancer ma veste dans la gueule et déambuler jusqu’à chez moi en maugréant des saloperies. D’aucuns me diront que j’ai eu du bol de ne pas me faire casser la gueule. Quelle chance dans un état de droit. L’arbitraire a encore gagné.

Yann Marguet (Lausanne Bondy Blog)

Yann Marguet

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