Il est rare de trouver à Bondy des personnes assez candides pour organiser une soirée à leur propre domicile. Le moindre décibel annonciateur de réjouissances ameute chez nous toute une troupe de rats prêts à se sublimer dans l’art du squat, malgré le tri féroce à l’entrée. Moi, contrairement à la plupart de mes compatriotes Bondynois, j’ai l’avantage d’être beau. Je n’ai donc qu’à sourire pour pouvoir rentrer à une fête (c’est le même principe qui m’évite de faire la queue à Intermarché). Et une fois de plus, ces mêmes dents blanches m’ont délivré ce week-end d’une soirée Julie Lescaut en compagnie de ma maman, cette Kabyle des montagnes, prête à tout pour marier son fils. Une énième effraction festive de mon combat pour éviter d’épouser la cousine, la fille du forgeron du bled.

Cette soirée n’aurait été qu’une de plus à ajouter à mon impressionnant tableau de chasse du parfait squatteur si je n’y avais pas rencontré Samy et Didier, deux amis d’enfance. Je les côtoie depuis le collège (un peu moins Didier qui est chiant comme les pierres) et à la suite de notre conversation, égayée du pillage intégral du buffet, cela va de soi, j’ai pensé que leurs parcours professionnels pouvaient être un bon sujet de post.

Didier, toujours dans les premiers de la classe depuis l’école primaire, bac avec mention, math sup-math spé et diplôme d’ingénieur en poche.

Samy, son voisin depuis leur prime enfance, élève plutôt bon mais sans plus durant le collège avant de sombrer dans la médiocrité au lycée. Niveau Bac-1.

Devinez qui des deux gagne un bon salaire de cadre ?

Ben c’est Samy ! Une bonne formation dans un secteur en pleine expansion, l’informatique, a suffi* à se jeune Bondynois pour se tailler une part de lion dans la vie active.

Quand à Didier, jeune homme bardé de diplômes, voila presque un an qu’il est à la recherche d’un emploi, sans succès pour l’instant.

Alors nos parents et l’éducation nationale nous auraient-ils menti ? Oui et non. La réussite de Samy ne tient pas au hasard, il a une bouche grande comme l’URSS et une voix de grizzly. Il impressionne par le verbe. En entretien d’embauche, le DRH est persuadé en se fiant à ses dires d’avoir affaire à un ingénieur de la NASA. Le monde du travail n’a pas de secret pour lui : sa vie professionnelle commença à 12 ans sur le marché de Bondy pour obéir aux exigences financières de son père (qu’on appelle entre-nous Louis XIV, à cause des taxes qu’il prélève sur les salaires de ses enfants-serfs). Enfin ce qui peut aider aussi dans un pays où une peau blanche pèse plus lourd qu’un diplôme du MIT (Massachusetts Institut of Technologie) : Samy fait plus Viking qu’Algérien, sa nationalité d’origine.

Quant à Didier, certes il a joué à fond la carte de la réussite scolaire, mais… Il est noir !

Pour nombre de responsables des ressources humaines, le fait qu’il ait changé son prénom en terminale ne change rien, M’bokoko ou Didier c’est kif kif, qu’il ait fait math spé ou BEP couture revient au même pour ces tenants d’une vieille France qui sent un peu le chien mouillé. C’est connu, nos DRH préfèrent voir un black prendre une commande au Mc Do que concevoir un prototype de fuselage d’Airbus. Bien sûr on ne peut pas tout mettre sur le dos des discriminations, même si toute la promotion de Didier a réussi à se caser (précisons tout de même qu’il était le seul mélanoderme de sa filière). Il faut sans doute prendre en compte sa timidité maladive et sa réserve extrême qui feraient rougir Zidane (sauf quand ce dernier chasse le Transalpin). Toute sa vie Didier pensait que de bons diplômes combleraient son atrophie sociale face à ses recruteurs. Seulement c’était sans compter sur cet adage bien connu en temps de crise économique : « Plus c’est dur de remplir l’assiette, plus c’est facile de pointer du doigt celui qui a une autre tête. ». « Courage Didier, si tu trouves pas en France, va aux States, ils te méritent pas ici » conclut Samy entre deux coups de crocs dans une cuisse de poulet.

Idir Hocini

Idir Hocini

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