Il était là, avec sa tête d’ampoule et ses grandes oreilles.  Ses yeux étaient rivés sur le petit écran qui annonçait les départs et les arrivées. Je m’étais mis derrière lui. Il marmonnait des mots, à peine compréhensibles : « Il nous faut un aéroport plus grand. Tunis-Carthage…réacteurs…11 septembre…frites ».

En me voyant, il a sauté dans mes bras : « Tu es là mon frère, bienvenue en Tunisie…il y a un avion qui part à 21h05 pour la Jordanie, un autre pour l’Ouganda…t’as vu les nouveaux cockpits sur Internet? Tu savais qu‘il y avait un nouveau vol pour le Danemark?» Car autant vous le dire d‘emblée, Issam a deux obsessions dans la vie : les moustiques et les avions. Rien à voir avec ses « hobbies » – enfin je le pensais- mais je remarquai très vite qu’il avait les yeux humides :

– Ne pleure pas, je t’avais dit que je reviendrai te voir. Je suis tout aussi ému que toi!, lui dis-je.

– Qu’est-ce que tu racontes ? J’ai testé un nouvel insecticide, le « Pif-Paf ». J’en ai mis sur mes cheveux et mes joues pour éviter les piqûres. Mais sans faire exprès je me suis frotté les yeux avec. Depuis, j’ai l’impression de vivre dans un arbre.

Je le retins pour éviter qu’il ne s’écroule. Le « Pif-Paf » agissait encore. Il titubait, tandis que je lui énonçais le programme qui rythmerait mon séjour : repos et bien-sûr, visite des anciens, parce que je suis un fan inconditionnel de leurs récits interminables. De leurs voix, qui me font planer et me donnent l’impression de traverser les âges. De leur manière, si parfaite, de conter leur nostalgie. Oui, l’impatience d’y être me gagnait peu à peu. Mon Dieu, que ce pays est magnifique.

Dans le car qui nous ramenait au Kef (ouest de la Tunisie), Issam, lui, faisait la gueule. Il aurait préféré que je loue une voiture. Pour se faire, il m’avait violemment poussé contre la vitre d’une agence de location située à l’intérieur de l’aéroport : « Tiens loue un véhicule, je prends les cannettes de Coca pendant ce temps. Je reviens. Nous sommes frères : un seul sang et une seule poche. On a la même année de naissance en plus ».

Je lui expliquai mes grandes mesures d’austérité. Les 27 ans de crise, plus que la Grèce, qui finalement, la découvre à peine. Il s’en moquait éperdument : « J’ai dit, tiens loue un véhicule, je prends les cannettes et je reviens. Qu‘est ce que tu n‘as pas compris là-dedans ?». J’usai du mensonge pour lui faire entendre raison : « Eh merde, j’ai oublié mon permis de conduire en France ». Après cette désillusion, il fallait que je trouve un moyen pour lui redonner le sourire: « J’ai ramené un insecticide de France Issam. Très puissant ».

Il était de nouveau tout excité. Tirait des plans sur la comète. Parlait d’embuscades, de guet-apens. Me disait qu’il était en train de confectionner des lunettes spéciales pour utiliser des poisons plus performants. « Je veux les voir souffrir ». Ce n’est encore qu’un projet selon lui, mais il tentait de faire venir un produit venu d’Europe de l’Est. Je lui demandai lequel, pour lui faire croire que cela m’intéressait : « Je crois que ça s’appelle du Napalm. Aucun danger pour l’homme, on pourra dormir tranquille ».

A part Issam, personne n’était au courant de mon arrivée. En mode surprise-surprise, je poussai donc la porte de chez mon oncle, planqué derrière Issam, qui se chargeait de faire monter la pression :

– Oncle Mohamed, j’ai un invité de taille pour toi!

– J’en ai rien à foutre !

Séquence émotion néanmoins, en dépit de l’apparent détachement du vieux. Mohamed me serra dans ses bras sitôt qu‘il me vit. Je ne voulais plus le lâcher. J’étais tellement bien. Il me repoussa : « Ca va, tu étais là en mars. On ne va pas se la joueur téléfilm mexicain. Prends une sardine, un peu d’huile, de la harissa et vas t’asseoir sur le banc de gauche. A droite, il y a le mal. »

Je l’aidai à se rasseoir. Il me demanda si j’avais ramené de draps stérilisés. Si j’avais pris une assurance avec mon billet d’avion. Si j’avais vu le film « Bla » [« Ebola Ndlr]. Je me disais qu’il avait certainement pété les plombs ou replongé dans la vodka après des décennies d’abstinence. Même pas : « Je vais me lever et te balayer tu vas voir. Me regarde pas comme ça imbécile. A gauche te dis-je. Ton cousin Lassaad a dormi là hier, sur le canapé de droite. Il ne s’est pas lavé les pieds depuis 2008. »

Lassaad avait tout entendu. Il était dans la chambre. « Moi, je pue des pieds? Ben regardez par vous-même, le vieux est cinglé ». Le spectacle était horrible. L’impression soudaine d’avoir affaire à un Yeti . Les semelles de ses tongues noires avaient été méchamment touchées. Je le fis remarquer à mon oncle. Il secoua la tête, frotta sa barbe sans jamais lâcher son chapelet : « Fils, ce ne sont pas des tongues, ce sont ses pieds. La saleté donne l’impression qu’il a des tongues. C’est un mirage. Éloigne-toi connard! »

Je passais toujours ma première nuit au Kef chez mon oncle Mohamed. Un rituel. Depuis quelques minutes, il ricanait tout seul sur son fauteuil. C’était le signal. Il avait une histoire à raconter. Un fou rire s‘empara de la petite assemblée, avant le retour au sérieux : « Bon vos gueules, sinon je ne pourrai pas raconter mon histoire. Lassaad, si tu rentres dans le salon, enveloppe tes pieds dans un sac plastique et mets du scotch pour éviter un accident ». J’étais impatient. Et puis vint l’anecdote : « Non, je pensais juste à un copain bulgare que j’avais rencontré en Italie. Il avait bu de l’eau de Javel. Et il est mort ».

Ben voilà. « C’est tout mon oncle? C’est quoi cette histoire? » protestait énergiquement Issam. « Tu préfères que je te raconte mon calvaire d’hier, quand il m’a fallu brûler les draps dans lesquels Choléra [Lassaad Ndr] avait pioncé? Bon, on se capte demain. Je suis crevé. Content de t’avoir avec moi neveu. Tu m’avais manqué. Lassaad? Si tu dors dehors, wallah je te paye la chambre d’hôtel ».

La chaleur était étouffante. Lassaad, mon cousin marseillais, avait consenti à prendre une douche. Nous étions tous allongés. Le sommeil m’emporta. Pas très longtemps. Quand j’ouvris les yeux, je tombai sur Issam. Il aspergeait Lassaad de « Pif-Paf ». Les fenêtres, les portes. Les moustiques tombaient, terrassés par le poison mortel. Mes yeux commençaient à piquer. Issam avait enfilé des lunettes de piscine. Il parlait tout seul, riait aux éclats. Il s’était saisi du cadavre d’un moustique. Il bougeait encore. Il tira de la poche de son short un briquet. Puis le brûla : « Voilà, tu es tout propre maintenant ». Il lâcha une caisse, puis s’endormit paisiblement. Mes vacances ont commencé…

Ramsès Kefi

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