En 1996, Amin Maalouf abordait avec une clairvoyance prophétique, Les Identités meurtrières. Sommes-nous, en 2015, à la hauteur du piège des identités et de la haine ? Au théâtre de l’Odéon (Paris), la thématique est l’objet de rencontres mêlant philosophes et public.

« La haine nous mets toujours à l’épreuve« .  Marc Crépon ( directeur de recherche au CNRS) ouvre le second volet du cycle de la haine au théâtre de l’Odéon. Le philosophe illustre son propos avec le drame de Ferguson. Le normalien remet en question l’égalité de droit entre noir et blanc assurée par la constitution américaine. « On pourrait croire qu’il n’y a plus de problème noir. Obama est président. Et pourtant ! La ghettoïsation existe, les disparités aussi. Les prisons et les couloirs de la mort sont à majorité noirs« .

Une identité instrumentalisée ne se construit pas dans l’apaisement, mais dans la haine et dans l’adversité, elle est source de violence. Dans une société américaine ségréguée, les noirs étaient pris dans le double foyer de la haine de soi et de la haine de l’autre. La haine de soi mène au dénie et à la détestation de sa propre identité. Tandis que la haine de l’autre nourrit la vengeance. Ce double piège entraine de la complaisance, voire une « servitude volontaire » ( La Boétie). Dès lors, la haine de l’autre devient le nouveau socle d’une identité frustrée. «  Dis-moi qui tu hais, je te dirais qui tu es ».

Et si l’écrivain a pour but de décrypter le monde dans lequel il vit, c’est sous ce prisme de la littérature noire américaine que Marc Porée (Professeur de littérature anglaise au département Littérature et Langages de l’École Normale Supérieure)  nous éclaire. L’enseignant distingue trois périodes de l’ African-American literature.

La génèse sera le récit d’esclave (récits clandestins) comme la biographie de Frederick Douglas (La vie de Frederick Douglass, esclave américain). Un autodidacte qui va quitter le Sud pour le Nord. Il devient un écrivain et un homme politique important de l’histoire américaine.

Les années 1920 et 1930 sont celles du Harlem Renaissance, époque d’effervescence intellectuelle et artistique noire qui voit naitre une littérature qui tend à se démarquer des récits sombres de l’esclavage. Les écrits sont orientés vers le black pride ( la fierté noire), l’africanité. Langston Hugues incarne cette « renaissance noire ». Il ne veut pas écrire « comme si la condition noire était une cause à servir à tout prix« .

De nos jours la littérature noire s’est installée dans une « post-négritude ». Elle n’a plus besoin de revenir sur sa négritude. On est dans l’effacement d’une « identité étiquette ».

Pour comprendre le cycle de la haine, Marc Porée s’appuie sur deux personnes charismatique : Richard Wright (symptôme) et Martin Luther King (remède). Wright est le premier grand romancier noir. Il écrit à une époque où l’homme noir est enfermé dans trois archétypes : le noir grand enfant, l’éternel attardé. Il est incarné par le personnage de Jim de Mark Twain, L’Oncle Tom, le personnage du roman de Harriet Beecher Stowe, ou le bon nègre docile, et, le dernier est le stéréotype de la brut épaisse « the angry black man ». C’est l’animal dangereux qu’il faut mater.

Richard Wright dans son roman Native son ( Enfant du pays), reprend le stéréotype du nègre bestial. Le héros Bigger Thomas vit dans un taudis infesté de rats avec sa famille. Il va se rebeller contre le déterminisme social qui précède sa naissance et commettre une série de meurtre. Fait comme un rat, Bigger est pris au piège de sa condition tandis qu’il aspire à l’American dream. Le roman se construit en trois actes tragique : I Fear (la peur), II Flight (la fuite), III Fate ( le destin, fatalité). Ce condensé de bombe humaine expose le poison du piège de la double identité.

Le remède est apporté par Martin Luther King. A l’appuie de la lettre de Birmimgham dans laquelle MLK manifeste son agacement contre l’attente et le statut quo. Il rend l’impatience légitime et inévitable. L’action sera non violente. Il s’inspire de Gandhi et de la marche du sel contre les britanniques en 1942 et du traité sur la désobéissance civile de Henry david Thoreau. Ce traité prône la désobéissance face à un Etat esclavagiste. Il invite à une désobéissance polie ( boycott). L’idée de King est de ne plus consentir à la violence quotidienne. Il souhaite rendre, par la non violence, la violence de l’oppresseur insupportable. Pour cela il s’adresse au blanc modéré et le fait sortir de son silence complice afin qu’il se désolidarise de l’oppresseur. La théorie de la non violence du pasteur s’appuie sur six principes :

– La non violence active n’est pas une méthode destinée aux lâches.

– La non violence active consiste à gagner l’amitié par la compréhension de l’autre.

– La non violence active est une lutte contre les forces du mal et non pas contre ceux qui font du mal. La lutte se situe au niveau des principes, pas au niveau des personnes. Autrement dit, l’adversaire n’est pas le blanc, mais le système dans lequel il évolue.

– La non violence active ne consiste pas à rendre coup pour coup ni à appliquer la loi du talion.

– La non violence active c’est le refus de la haine.

– La non violence active est fondée sur le principe que l’univers est un long arc qui finit toujours par pencher du coté de la justice.

L’identité que propose Marthin Luther est purgée de toute haine et de rejet. Dans son discours « I have a dream ». Le pasteur s’inscrit dans la longue tradition démocratique américaine. Il endosse la tenue du continuateur de l’âme américaine. Il reprend les mythes fondateurs américains pour conclure sur une strophe noire, Negro spiritual : « Libres enfin. Libres enfin. Merci Dieu tout-puissant, nous voilà libres enfin.« . Il place l’homme noire dans l’histoire américaine et pacifie son identité malheureuse et le sort du double piège précédemment évoqué.

Cette plongée dans un passé obscur d’où jaillit la lumière nous invite au vu de notre actualité à être vigilants. La démocratie n’est pas un acquis mais un héritage. Il faut la surveiller de très près. La tenir éloignée des tentations de captations du pouvoir, d’abus de pouvoir, d’injustice, d’hystérie collective et de la dictature de l’émotion.

Rendez-vous le 6 mars pour le troisième et dernier volet du cycle de la haine qui ralliera l’Inde de Gandhi et l’Afrique du Sud de Nelson Mandela pour mieux décrypter le monde dans lequel nous vivons.

Balla Fofana

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