« Entrer chez les gens pour déconcerter leurs idées, leur faire la surprise d’être surpris de ce qu’ils font, pensent, et qu’ils n’ont jamais conçu différent, c’est, au moyen de l’ingénuité feinte ou réelle, donner à ressentir toute la relativité d’une civilisation, d’une confiance habituelle dans l’ordre établi. » (Paul Valéry, Variété II.) C’était authentique. C’est ce qui m’a tout de suite frappé en entrant chez ces gens. Rien n’était là par hasard, et eux-mêmes ne mentaient pas sur les personnes qu’ils étaient véritablement. Pas de fard, pas de pacotille, juste des corps nus sous des habits noirs.

J’avais marché longtemps, ce jour-là, et j’avais cru, du plus profond de mon imprévoyance, atteindre Bastia avant la nuit. Il ne me restait plus que quinze kilomètres, mais c’était déjà trop. La nuit avait englouti le maquis, devenu une vaste grotte sans fond. J’avais aperçu quelques toits de lauzes qui se dessinaient au loin. Alors, j’ai frappé.

Ils étaient indéniablement différents de moi. Leur rencontre a chamboulé mes habitudes culturelles. Je ressentais une telle distance entre eux et moi que j’avais la terrible impression qu’apparaissaient un béret sur ma tête et une baguette sous mon bras lorsqu’ils me regardaient. J’ai donc entrepris de profiter de cette situation – d’abord gênante, puis de plus en plus intéressante – pour contempler à quel point, malgré la proximité géographique que j’entretenais avec ces gens-là (nous habitions le même pays après tout), nos façons de vivre étaient différentes.

Une petite fille courait dans la maison. Une vieille dame, que je devinais être sa grand-mère, la regardait en souriant et chuchota : « Dieu la bénisse. » Intrigué, je m’empressai de demander des explications à la vieille dame. « Pour conjurer l’ochju, le mauvais œil, que l’on risque de jeter en faisant un compliment trop emporté, on répond par ce souhait : que Dieu le bénisse. Une superstition. » Elle roulait les « r », et je sentais qu’elle était beaucoup plus à l’aise lorsqu’elle parlait à son mari, en corse. A ce-dernier revenait le devoir de me faire la conversation, puisque sa femme, trop méfiante, paraissait peu enthousiasmée à l’idée de parler à un inconnu. « D’où venez-vous ? », fit-il. A moi, un peu embarrassé, de répondre : « Paris. »

Un sourire s’esquissa sur toutes les bouches. « Ne vous inquiétez pas, nous ne vous ferons aucun mal », s’amusa le grand-père. Je répondis que je savais bien cela, mais je décidai tout de même de l’attaquer sur le terrain qu’il venait de préparer : « J’ai rencontré beaucoup d’hommes fusil sur l’épaule, durant mes promenades. Des chasseurs, sans doute, mais qui ont éveillé ma crainte : il doit être très facile de se procurer de telles armes ici, et elles ne tombent pas forcément dans de bonnes mains … »

Sa réponse m’étonna. Comme s’il avait dû aborder ce sujet des centaines de fois. « Vous savez, les armes, ici, ce sont des objets de famille. La tradition, c’est de chasser. Alors on a des armes, pour chasser. Et je serai heureux que mon petit-fils prenne mon arme, plus tard, pour chasser. Il y a aussi beaucoup de dérives à cause de ça, c’est vrai. Mais on ne se sent pas responsable pour autant. Ça peut vous paraître étrange, mais on se sent très en sécurité ici. La violence, on la laisse à la vendetta. Tant qu’on reste hors des embrouilles, on n’a rien à craindre. Par contre, ce qui nous fait peur, c’est Paris, et tout le continent. C’est drôle, hein ? »

Mon air interrogatif le fit sourire, puis il reprit : « Tout nous semble imprévisible, chez vous. On rencontre beaucoup plus d’inconnus, et ce sont autant de personnes capables de mauvaises choses. C’est comme ça qu’on le ressent tous, et c’est pour ça que l’on rit quand vous comparez la Corse à une terre en guerre. »

Ce qu’il disait, je pouvais le comprendre. Les idées qu’il venait de m’énoncer n’étaient pas les miennes, mais elles tenaient debout et étaient logiques. Alors, je suis passé à une question plus délicate : « Vous ne pensez pas que cette relation que vous entretenez avec les armes facilite l’indépendantisme et les provocations ? » Sa réponse, encore une fois, m’apporta une justification que j’aurais pu contredire, certes, mais sans toutefois cesser de la comprendre : « Vous savez, nous autres Corses sommes bien au courant du danger que l’indépendantisme fait courir à lui seul à la nation toute entière. Mais le seul fait de prononcer ce mot, « nation », me donne déjà le tournis. On est seulement des grands désillusionnés de la patrie, de l’unité, tout ça. Comment voulez-vous que l’on s’entende avec des autorités qui nient notre patrimoine, notre langue, nos traditions ? Nous en tout cas, on a abandonné. »

Plus tard dans la soirée, lorsque le fromage était déjà bien entamé sur la table, je crus bon de plaisanter sur la fameuse oisiveté corse. Une erreur, et je ne sais toujours pas comment j’ai pu croire qu’ils pourraient adhérer à ma tactique de la dérision-censée-détendre-l’atmosphère, atmosphère déjà lourde de méfiance, de leur côté comme du mien. « Tu entends, ô Cécile, il dit qu’on est des fainéants ! », lança-t-il.

Mon embarras fut bientôt atténué par une explication des plus honnêtes de la part de mon interlocuteur : « C’est vrai ça, vous n’avez pas tort. On est des fainéants. On a tous rêvé d’un poste dans la fonction publique. Mais voyez-vous, ça dépasse la simple flemme ancestrale. C’est une question économique. La Corse, c’est un marché estival. L’hiver, c’est rien ici. Et même l’été, vous voulez que je fasse quoi, moi, perdu dans mon petit village ? »

J’avais toujours été inconditionnellement tourné vers l’étranger et attiré par l’ouverture aux autres, mais il était évident que cet homme n’avait pas les moyens d’en faire autant. Il m’avait étonné par sa manière franche d’aborder les débats, et mieux, les préjugés. Cet homme n’était pas ignorant, il était seulement porteur de toute une culture, de tout un tas de traditions, qui l’immobilisaient, le clouaient à sa terre. Il ne pouvait pas la quitter, ou bien ç’aurait été un devoir manqué, une vie gâchée. Alors il restait là, et discutait culture avec ceux qui parvenaient à ce débat.

Le lendemain matin, au moment de partir, j’eus le sentiment d’avoir passé la nuit hors du temps et de l’espace que je connaissais. Non pas qu’ils étaient si différents de moi. Mais j’avais ressenti, grâce à notre conversation, toute la relativité des perceptions culturelles, et à quel point le fossé peut être profond entre deux patrimoines. En réalité, il n’y a pas d’ordre, pas d’habitude culturelle. D’un pas à un autre, les conceptions peuvent être diamétralement opposées. Face au vide qui les sépare, les débats sont inutiles. Il ne s’agit plus que de tenter de comprendre, d’assimiler, mais non plus de raisonner.

« Dieu les bénisse », murmurais-je en passant la porte, apercevant de nouveau le maquis qui s’étendait devant moi.

Claire Digiacomi

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