C’était un 23 juin,  pendant la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. L’équipe de France avait, la veille, mis les pieds bien dedans, façon Big Foot dans une crotte d’ours. Ça a éclaboussé large, tout le monde en a eu plein le tricot.  Face au Mexique, les Bleus avaient rendu le buvard au lieu de la copie. Une défaite 2-0 qui a fait imploser l’équipe comme une super nova. A la mi-temps, Nicolas Anelka et Raymond Domenech, le sélectionneur, se seraient volés dans les plumes, les noms d’oiseau qui vont avec en prime. Tout cela dans l’intimité du saint du saint pour un footballeur : le vestiaire. Anelka, pas mal colère, aurait remis en doute la propreté de Domenech tout en faisant entrer dans la conversation la mère de ce dernier, qui comme bien souvent dans l’histoire des prises de becs entre « hommes » n’a pourtant rien demandé. Il conseille aussi à l’entraîneur, en bonus, d’ouvrir son chemin boueux aux randonneurs.

Ce qui donne quand on ne tourne pas des plombes autour de l’amphore : « Va te faire enculer, sale fils de pute ». Une phrase qui dans le meilleur des mondes des schtroumpfs, si elle a été dite, aurait dû rester là ou elle est, à son niveau, par terre dans le vestiaire, sous le tas de chaussettes sales. Sauf que dans un bateau qui coule, il y a des fuites : la phrase peut-être lue le lendemain en première page de L’Equipe.

La Une fait scandale, on exclu Anelka. Les autres joueurs ne sont pas contents, ils décident de faire une grève de l’entrainement à Knysna devant toutes les caméras du monde entier. Le monde lui, n’en a pas grand-chose à dire. Des Français qui font grève, normal : même au pays du ballon rond, la terre tourne rond. Pour nous, enfants de la Gaulle, c’est la grosse cata. Les Bleus devaient nous faire oublier nos vies de chiendent du caniveau en tentant de refaire le beau coup de 1998.  Les politiques qui trouvent que c’est plus chouette de nous gouverner quand on est heureux, veulent tout de suite comprendre, et surtout escomptent avoir des noms à jeter à la vindicte populaire. Ça tombe bien  c’est tout ce qu’on demandait…

Plusieurs mois après, Stéphane Beaud, sociologue et enseignant à l’Ecole normael supérieure revient sur les événements dans son dernier ouvrage. Alors, avec le recul, les Bleus ont-ils été des traîtres au pays ? Interview.

La sociologie peut-il expliquer le désastre des Bleus en Afrique du Sud ?

L’objet de la sociologie c’est, entre autres choses, de comprendre les relations dynamiques dans un groupe. Les sociologues ont donc beaucoup de choses à dire sur une grève : ils peuvent d’abord l’analyser, prendre le temps d’en étudier les motifs et les ressorts, se démarquant ainsi nécessairement des commentaires indignés et moralisants qu’a suscités cette grève des Bleus. Mon travail a consisté d’abord à prendre au sérieux ce mouvement social très atypique (ces footballeurs sont démesurément payés…) qui a pu apparaître, au premier abord, comme un mouvement irrationnel de la part de joueurs sans jugeote .

Traîtres à la nation, ils le sont ?

Dans l’analyse qui a été faite de l’événement, ils ont en effet été présentés par l’immense majorité de la presse comme des traîtres à la nation. Il m’a semblé nécessaire, avec le recul du temps, de sortir de ce prisme néo-nationaliste qui a eu aussi pour effet, non négligeable, de mettre une nouvelle fois l’accent sur le caractère prétendument irrécupérable des enfants issus de l’immigration post-coloniale. Un des principaux résultats de mon enquête de sociologue consiste à montrer  que cette lecture racialisante des faits  n’était pas fondée.

Qui en a fait une lecture racialisante ? Les politiques ? La presse ?

Les deux.  Pour la presse, il suffit de regarder les encadrés de l’équipe ou d’autres journaux de l’époque. Durant les quinze jours qui sont suivi  la grève de l’entrainement à Knysna, on a cherché les « meneurs ». Et les meneurs désignés  étaient tous Noirs (sauf Ribery,  converti à l’islam). Sommairement on  a dit ou laissé entendre : « les meneurs viennent de là, de la banlieue ». Et pour beaucoup, banlieue = Noirs= Arabes.  Et les politiques se sont engouffrés dans la brèche, avec un  langage codé. Quand Roselyne Bachelot oppose, dans son fameux discours à l’Assemblée nationale, les « caïds immatures » aux « gamins apeurés » (sous-entendu « Suivez mon regard… »), elle emploie un langage qui non seulement caresse dans le sens du poil une certaine opinion mais qui fait aussi peser de fortes suspicions de déloyauté nationale sur ce groupe des enfants d’immigrés : à mes yeux, c’est grave et sans puissants effets symboliques et politiques. C’est le rôle des chercheurs en sciences sociales de montrer, preuves à l’appui, la fausseté de telles assertions…

Pourtant dans votre ouvrage vous expliquez  que les clivages sociaux ont joué leur rôle.

Oui.  Dans le cadre d’une équipe qui joue mal, pas structurée, sans résultats, les différences sociales, au départ latentes, finissent par ressurgir. Situation aggravée par l’absence d’encadrement efficace, de « tauliers ». Ceci dit, les événements méritent différents niveaux d’explication. Le premier niveau, qui a complètement été occulté, c’est que les joueurs ont fait une grève. Une « vraie grève », avec un communiqué de grève (lu par Domenech !…) débattu et voté collectivement, avec des arguments avancés, des objectifs énoncés et une vraie justification à leur action collective. Ils ont fait grève pour protester contre la Une de l’Equipe et l’exclusion d’Anelka par la Fédération Française de Football qui a refusé de désavouer publiquement le journal. C’est une raison qui peut se comprendre au regard de l’évolution des relations entre joueurs professionnels et journalistes.

C’est-à-dire ?

Le livre décortique la complexité du rapport actuel entre journalistes sportifs et footballeurs. Il met l’accent sur sa dimension, souvent occultée ou déniée, de rapport de classes. Le niveau scolaire du journaliste sportif a beaucoup augmenté ces dernières années. Par le passé on pouvait faire ce métier sans avoir le bac. Aujourd’hui, les journalistes sportifs sortent d’écoles réputées de journalisme,  ont passé et réussi des concours difficiles, ont presque tous un haut niveau d’études. Ce n’est pas le cas de la majorité des joueurs actuels qui ont tout investi sur le foot depuis leurs 10-13 ans et qui par ailleurs, devenus stars de foot, ne traitent pas toujours très bien les journalistes (retard aux RDV, réponses vite faites ou bâclées, etc.). J’ai l’impression que, dans cette guéguerre  symbolique entre joueurs et journalistes, ces derniers peuvent parfois « se venger » des premiers en les malmenant dans la presse. Cela se voit dans la manière dont on parle de certains joueurs incarnant le plus la banlieue comme Ribery ou Menez. Je me souviens d’un article sur ce dernier joueur (qui a grandi dans une cité de Vitry-sur-Seine) où le journaliste, pour évoquer son parler banlieue, dit « qu’il parle avec son sabir ». Le sabir c’est un langage incompréhensible. Dans l’ère du foot-business qui porte au pinacle les joueurs (dont une majorité vient aujourd’hui de cité), on sent de plus en plus  affleurer un certain mépris social qui s’est déversé lors des événements en Afrique du Sud.

A-t-on toujours jugé les joueurs du football sur leurs qualités oratoires ?

Non. Avant, on ne les « embêtait » pas avec ça. Le football est devenu un produit d’appel pour les grands médias. Le métier de footballeur professionnel a changé. Les joueurs doivent désormais s’exposer, parler à la presse, analyser un match.  Autant Lizarazu et Deschamps étaient à l’aise avec l’exercice  du fait de leur parcours scolaire notamment, autant pour d’autres c’est beaucoup plus difficile. Ils n’ont pas été préparés pour ça dans leur carrière. Karim Benzema, très timide, s’est longtemps montré très réservé quand il s’adressait à la presse.  Beaucoup de journalistes le prenaient mal. Ils pensaient qu’il les regardait de haut ou se moquait d’eux alors que cette distance, c’est, me semble-t-il, juste une façon se de protéger, de gérer sa nouvelle identité d’icône sportive

La place grandissante prise par des joueurs issus des quartiers populaires pose-t-elle problème aux équipes d’encadrement ?

Ce qui pose problème ce n’est pas qu’ils soient Noirs ou Arabes, c’est que les nouveaux joueurs, dans le système (économique et social) produit par le foot-business,  ne sont pas toujours faciles à diriger. Ils ont été propulsés très hauts et très jeunes dans ce milieu du foot. Les clubs se les arrachent à prix d’or, ils sont très tôt placés sur un piédestal, ça ne peut pas ne pas « tourner la tête » à la plupart d’entre eux.  Le management classique dans le football était rigide, il y a des chefs, des ordres, vous devez rentrer dans le rang ; des formes de bizutage existent aussi. Maintenant les nouveaux joueurs, courtisés qu’ils sont par les grands clubs, ne se laissent plus faire. Tous les clubs vous diront qu’aujourd’hui c’est plus difficile. La nouvelle génération a plus de mal à trouver sa place dans les équipes, ils sont très mobiles sur le marché du travail mais aussi ils ont peur de tout. Peur, pour leur image, leur place.  Ils sont trop tôt devenus célèbres. Le livre essaie de décrypter ces différences de générations entre footballeurs pour contribuer à « dénaturaliser » la catégorie des joueurs actuels et montrer tout ce qu’elle doit à une histoire – économique et sociale – du football contemporain.

Propos recueillis par Idir Hocini

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