Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Un bleu pur s’est installé dans le ciel de Noisy-le-Grand. Bercées par le sifflement du vent et le ronron des voitures qui s’élancent sur l’autoroute A4, quelques rares personnes profitent du beau temps pour admirer les espaces d’Abraxas.

Construits en 1983 par Ricardo Bofill, architecte catalan de renommée mondiale, les espaces d’Abraxas ont été pensés comme une véritable œuvre d’art immersive. Les 730 logements sont répartis sur trois immenses bâtiments : le Palacio, le Théâtre et, au centre, l’Arche. L’ensemble est lié par une immense cour intérieure. Près du Théâtre, on retrouve des sortes de gradins végétalisés dans lesquels habitants et visiteurs peuvent s’asseoir pour profiter du décor.

« C’est une cité, ne pensez pas que ce soit un monument historique »

Abraxas attire aussi les visiteurs pour son empreinte culturelle. Samir vit dans le quartier depuis la fin des années 80 et des artistes passés par ici, il peut en lister plusieurs. « La première artiste qui a eu un projet ici, c’est Stéphanie de Monaco pour le clip Comme un ouragan. Après, il y a eu Cheb Mami, Marwa Loud, puis des films comme Brazil et Hunger Games. » 

Grâce à l’influence de ces productions, les Espaces d’Abraxas ont même droit à leur propre page Tripadvisor, une chose rare pour un quartier populaire. Ce n’est pas pour autant qu’il échappe aux préjugés. L’ensemble architectural se voit attribuer une note de 3,1 étoiles sur 5, et dans les commentaires, si plusieurs visiteurs saluent le travail de Ricardo Bofill, d’autres critiquent violemment les lieux et ses habitants.

Samir propose des visites guidées de sa cité depuis 2020. Pour lui, ces critiques viennent d’un sentiment d’insécurité lié à la présence d’un réseau de trafic de stupéfiants. « Il y a certains endroits stratégiques pour les dealers dans le quartier. Lors de visites sauvages, les gens prennent des photos. Pour eux, il peut s’agir de policiers en civil qui viennent les photographier. » 

Malgré cela, le guide, installé sur les gradins de la cour du Théâtre, en tire un portrait tout autre. Plus nuancé, il décrit une réalité propre aux quartiers populaires et aux dynamiques sociales qui y règnent. « La plupart des gens qui laissent ce genre de commentaires ne viennent pas du tout de quartier populaire. »

« Grâce aux visites, je me suis approprié ma cité »

C’est pour concilier réalité du terrain, confort des habitants, et patrimoine culturel qu’il y a six ans le conseil d’architecture, d’urbanisme et d’environnement de Seine-Saint-Denis a décidé de participer au programme « Suivez les guides », une formation pour mener des visites guidées.  « Le but est de montrer au grand public comment on peut vivre dans une cité emblématique du 93, au-delà des stéréotypes et des préjugés », indique Samir.

Cette initiative a aussi permis aux habitants de voir leur quartier d’un œil nouveau. Même après 37 ans à Noisy-le-Grand, Samir s’émerveille encore :  « Quand je fais mes visites, en arrivant au 14ᵉ étage, j’ai toujours la même stupéfaction. Il y a quelque chose de grandiose. Pour les gens qui arrivent pour la première fois, j’imagine que c’est le cas aussi … Grâce aux visites, je me suis approprié ma cité. »

Grandir à Abraxas

Du haut de ses 24 ans, Sonia* a toujours connu Abraxas. Des touristes et des célébrités, la jeune femme en a croisés. Entre deux rires, elle nous raconte le jour où elle a invité une touriste sur son balcon, car les dealers lui avaient interdit de prendre des photos. Elle garde aussi de bons souvenirs du tournage du troisième volet de sa saga préférée, « Hunger Games : La Révolte ».

« Un mois avant, ils ont mis des pancartes dans tous les ascenseurs expliquant qu’il était préférable de quitter le bâtiment parce qu’il allait y avoir un tournage avec des explosions mais en changeant le nom du film. Le gardien qui est l’ami de mon père lui a dit que c’était Hunger Games. J’étais tellement heureuse », raconte-t-elle.

Pendant une semaine, elle observe l’équipe de tournage répéter les scènes de combats et d’explosions. Les sept étages qui la séparent de Jennifer Lawrence la frustrent. Entre deux rires, elle nous raconte sa tentative d’approche. « Toute la semaine, l’entrée théâtre était condamnée. La journée, durant les tournages, un vigile était dans le hall pour bloquer la porte de l’intérieur. Je suis descendue au rez-de-chaussée en espérant me rapprocher juste pour observer. Il m’a tellement engueulée, je ne suis plus descendue », en rit-elle.

Samir, guide touristique. ©ThidianeLouisfert

« Tout partait à la dérive » 

Pourtant, Abraxas n’a pas toujours brillé. En 2005, quand Mareme arrive au Palacio, elle ne pense pas y rester très longtemps. Aujourd’hui, c’est elle qui nous présente ce quartier qu’elle connaît comme sa poche. « Là, on est au 14ᵉ étage, c’est magnifique. Tout à l’heure, quand on était au 17ᵉ étage, la vue était plus dégagée. Ici, ça n’a rien à voir. L’accès au balcon vient tout juste d’être rouvert. Vous avez de la chance », sourit notre guide.

Entre deux étages, elle salue les habitants qui regagnent leur appartement, puis les ouvriers chargés des rénovations. Figure phare du quartier, la mère de famille dénonce l’abandon de Michel Pajon, maire PS de 1995 à 2015. « Je lui ai demandé comment c’était possible de détruire un si beau bâtiment. Il a prétexté la présence de “racailles”…  À la place, il souhaitait construire un palais des congrès », relate-t-elle.   

Selon Mareme, le quartier a été délaissé afin de pousser les habitants au départ. « Tout partait à la dérive », assure-t-elle. Un abandon qui a alimenté la méfiance des habitants et contribué à marquer la fragmentation urbaine. Les habitants du Théâtre, à majorité propriétaires, et ceux du Palacio et de l’Arche, principalement locataires de logements sociaux, ont longtemps vécu à côté, plutôt qu’ensemble.

En réponse à l’inaction de la précédente mairie, Mareme crée l’association « Au cœur des Espaces d’Abraxas ». L’objectif : redynamiser le quartier, mais surtout créer des ponts entre tous les habitants, en proposant des événements pour les plus jeunes. « Au début, les parents des enfants du Théâtre étaient sceptiques. Je les ai rassurés en affirmant qu’on est tous Noiséens, et que tout allait bien se passer. Cela a demandé du temps, peut-être deux ou trois ans, mais aujourd’hui, il existe une vraie solidarité », se satisfait Mareme.

Mareme, habitante d’Abraxas engagée dans la vie associative et politique de la ville. ©ThidianeLouisfert

La gestion contestée des quartiers populaires de Noisy-le-Grand

En 2015, Brigitte Marsigny, candidate LR à la mairie de Noisy-le-Grand, souhaite prendre la ville aux socialistes. Pour mobiliser les habitants du quartier, elle promet un large plan de rénovation des Espaces d’Abraxas, une ouverture de services publics et de commerces. Elle s’appuie même sur l’engagement de Mareme, qui fait campagne à ses côtés.

Après sa victoire, un plan de rénovation se met en place. Les travaux débutent en avril 2025, financés par la région Grand Paris Grand Est, l’Agence nationale de l’habitat, CDC Habitat et la municipalité. Au total, 16 millions d’euros sont débloqués pour rénover les façades, remplacer les ascenseurs, les systèmes de plomberie et de ventilation.

La maire sortante ne fait cependant pas l’unanimité. Dans un article de Streetpress publié en février 2026, plusieurs habitants dénoncent eux l’accroissement des inégalités, la dégradation des services publics et l’abandon des quartiers populaires comme celui d’Abraxas.

Mareme, qui a été conseillère municipale de la majorité entre 2015 et 2026, considère, elle, que les promesses sont tenues. « Une Maison Pour Tous a été mise en place à Abraxas. Des structures de musculation, un parking, plusieurs commerces de proximité ont également été implantés », assure-t-elle. La maire sortante n’a toutefois pas été réélue aux dernières élections municipales.

Malgré les difficultés, les habitants se félicitent du rayonnement des Espaces d’Abraxas dans les sphères culturelles tant classiques que dans les cultures dites populaires et saluent le travail réalisé. « Avant, on était vraiment abandonnés, et aujourd’hui, tous les pays se l’arrachent, et moi, je comprends pourquoi », se réjouit Mareme.

Mariam Kimbiry et Thidiane Louisfert

*Le nom des personnes a été modifié à leur demande.

Articles liés

  • Étudiants ultramarins : une rentrée à des milliers de kilomètres de chez eux

    Étudier dans l’Hexagone implique, pour de nombreux jeunes ultramarins, de partir à des milliers de kilomètres de chez eux. En 2023, 39 700 étudiants ayant obtenu leur baccalauréat dans une académie ultramarine poursuivaient leurs études dans l’Hexagone. Entre offre de formation limitée, éloignement familial et découverte d’un nouveau quotidien, cette mobilité impose une double adaptation.

    Par Iris Pastel
    Le 25/09/2026
  • Affaire Emmodem : l’Algérienne qu’on croyait connaître

    Une mère voilée, un père sous OQTF, du « sang DZ » et de l’islamophobie : il n’en fallait pas beaucoup pour donner vie à l’alter ego algérien inventé par la streameuse Emmodem. Une affaire qui en dit peut-être autant sur son autrice que sur les clichés qui ont permis d’y croire.

    Par Sofiane Zerouala
    Le 28/08/2026
  • Racisme au travail : ces violences qui abîment la santé mentale

    Au printemps, l'Institut d'études et d'actions citoyennes (IEAC) organisait un colloque consacré aux discriminations raciales au travail et à leurs conséquences sur la santé mentale. Professionnel·les de santé mentale, juristes, représentant·es syndicaux et salarié·es se sont retrouvés pour mieux reconnaître et combattre ces violences.

    Par Farah Rhimi
    Le 06/08/2026