Le Forum des Halles à Paris a pris des atours de salle de boxe. Des filles en survêtement, en justaucorps et tee-shirt, tenues noires en majorité, ont chaussé les baskets, avant d’espérer chausser les gants de boxe. Une vingtaine de jeunes femmes se sont levées un samedi aux aurores pour bénéficier, à titre gracieux d’un cours de boxe 100% filles.

L’opération, en vigueur jusqu’au 26 juin, lancée par le Battling Club, à Paris, vise à initier le sexe faible aux joies du ring. Sauf qu’ici le ring est gonflable, noir et blanc, aux couleurs de la marque aux trois bandes, et ne fait que de la figuration. Ce matin-là, le soleil est de la partie. De quoi mettre en joie Isabelle, petit bout de femme de 26 ans venue de Livry-Gargan en Seine-Saint-Denis. « J’avais envie de pratiquer et pas envie de payer un abonnement en club sans tester auparavant. En plus il n’y a pas de club féminin proche de chez moi et 300 euros l’année c’est pas donné. » Verdict? Celle qui est professeur de couture dans un lycée professionnel s’inscrira bel et bien en club à la rentrée.

Au-delà de la dimension complète du sport – « on travaille sur tout le corps, c’est mieux que la piscine » –, Isabelle fait ressortir le côté frime. « Ça fait bien de dire aux gens qu’on fait de la boxe. Une femme qui sait castagner, ça fait fille autonome qui pratique un sport de combat. Ça aide à la séduction. Ça donne un côté rebelle, masculin », confie-t-elle avant de rejoindre ses comparses pour l’échauffement façon Rocky Balboa. Fabrice, éducateur de 31 ans et Mélanie, 29 ans vendeuse en boulangerie sont les deux instructeurs. Les femmes sautillent sur place, de plus en plus vite. Les cheveux longs ont préalablement été attachés en queue de cheval, voire pour certaines en tresses.

Samir, 26 ans, observe de loin cette scène inhabituelle au Forum des Halles, ce temple de la consommation et de la drague. Il ne voit que des points positifs à la pratique de ce sport réservé autrefois aux seuls porteurs du chromosome Y. « Une fille qui fait un sport de combat, ça prouve qu’elle n’est pas soumise, qu’elle est autonome, ce qui est positif. Ça casse les clichés de la fille qui doit rester à la cuisine. Les temps ont changé. La boxe leur donne de la force mentale, psychologique pour affronter les difficultés de la vie. Et puis c’est bien pour le corps et ça peut leur apprendre l’auto-défense », analyse-t-il. Jimmy, 27 ans, surenchérit : « Elles prennent confiance en elles, elles font du sport, ça respire la convivialité. »

Mélanie, l’instructrice à la tresse blonde, fait une démonstration pour expliquer en images le premier exercice. De profil, elle exécute un « fouetté jambe gauche/jambe droite ». Un exercice en duo. L’une des partenaires devra jouer le rôle de la cible, mains vers l’extérieur. Mélanie avertit les participantes : « Attention à la pression. Quand on débute, on est maladroit. » Deux femmes s’exécutent, avec moins de grâce et d’aisance que la professeur.

L’une d’elles conseille l’autre : « Le pied, mets-le comme ça, elle a dit la jambe en avant », montre-t-elle en imitant parfaitement Mélanie. « Moi je bouge pas », dit la seconde. La première insiste : « Tu vois mon ventre, vise là. » Sa camarade aux cheveux frisés, vêtue d’un tee-shirt rose pour la lutte contre le cancer du sein rigole et ordonne doucement : « Mets-toi droite ça me perturbe. »

Les instructeurs observent et passent de groupes en groupes. Fabrice (photo, avec Mélanie) délivre la suite des consignes : « Maintenant qu’on a échauffé les jambes, on va échauffer l’entrejambe. Pieds à plat au sol, jambes tendues. On tient dix secondes. » Les femmes, dociles, écartent les jambes au sol en prenant appui sur les mains. Le prof accorde une pause rafraîchissement avant que les boxeuses ne s’équipent. Deux gros sacs cabas sont apportés. Ils vomissent de gants de boxe rouge et blanc. Les choses sérieuses commencent.

Estelle, 38 ans assistante marketing dans l’industrie pharmaceutique, est comblée. Souriante, elle expose ses motivations : « J’ai besoin de sports qui demandent de l’énergie. Je veux me défouler après ma semaine de boulot. » A la question de savoir si ce sport s’adresse aux CSP + qu’elle représente, elle rit : « Le Pilates ça me gonfle. Les femmes cadres pratiquent des sports fashion à la Véronique et Davina. Je préfère transpirer. » Pour le moment, celui avec lequel elle va transpirer, c’est Fabrice, le beau prof au corps tout en muscles. En tout bien tout honneur évidemment.

Les coups sont timides, mal assurés. Les binômes changent. Fabrice cherche une partenaire. J’aurais bien levé la main mais je suis hors-compétition. Isabelle, la prof de couture se dévoue et exécute un « chassé latéral ». Les filles ne sont pas là pour faire de la concurrence à Jack La Motta « Raging Bull » mais mettent du cœur à l’ouvrage.

Binta et Damienne, 26 ans chacune, s’interrogent pour savoir dans quel sens tourner leur pied. Au fil des questions, elles réalisent qu’elles ont bien plus que la boxe en commun. Vous venez d’où ? « Montreuil », répondent-elles en chœur. Votre profession? « Agent d’escale », répond en premier Damienne. L’autre s’esclaffe et lâche un « Mais c’est pas possible! Je vis à Mairie de Montreuil et toi ? – Moi aussi. – Tu travailles à Roissy ? – Oui. » Une amitié serait-elle née dans la sueur des gants de boxe ?

Un dernier exercice pour la route, alors que la terrasse continue d’attirer les badauds intrigués par ces Mike Tyson en puissance. Julien, 26 ans, observe, amusé : « Ça m’étonne mais je trouve ça marrant de voir des filles faire de la boxe française à Châtelet. J’aime bien les valeurs véhiculées par ce sport. Il est assimilé à la violence et la brutalité, mais il demande de l’intelligence et de la discipline. »

Au consensus amusé des curieux, un jeune homme offre un jugement différent. Accompagné d’une amie, il explique ne pas être favorable à ce que les filles prennent les gants. « Je préfère qu’elles restent entre elles. Je n’aime pas les sports mixtes. C’est un sport de contact, il y a une intimité. On vit dans une époque où les gens font n’importe quoi. »

Shirley, 17 ans, ne partage pas cette vision zemmourienne des rapports hommes/femmes. La jeune participante se remet d’un léger malaise. « Je n’ai pas suffisamment déjeuné et le soleil tape », se justifie-t-elle. Elle a pourtant les idées claires. « L’image de ce sport est moderne. Avant, les sports de combat étaient réservés aux garçons. Cela se démocratise et c’est tant mieux. Les mentalités changent. Les garçons pratiquent la danse et les filles vont s’inscrire dans les clubs de sport. » Billy Elliott versus Million Dollar Baby.

Faïza Zerouala

Photo : Thomas Padilla (Agence MAXPPP)

Paru le 7 mai 2010.

Faïza Zerouala

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