Mon ventre crie famine. Ça me tenaille tellement que je mangerais n’importe quoi ! J’en deviens agressif, prêt à exploser. Comme par enchantement, j’aperçois un Quick à Hôtel de Ville, à Paris. En deux temps, trois mouvements, me voila face à mon Giant et mon coca light. C’est là que j’entends cinq jeunes, deux filles et trois garçons, qui se prennent la tête. L’objet de la dispute : les deux nouveaux sandwiches de la maison, « Burger Omar » et « Burger Fred ».

Un petit maigrichon lance à son voisin de table, un grand gros : « Je n’aime pas le goût du « Burger Fred », je kiffe plutôt le « Omar » ! Sauf que ce burger ne pourra pas être mangé par tout le monde, à cause de la sauce bacon… » Il désigne du menton les deux copines rebeus qui sont avec eux. Une des deux filles, portant un bandana blanc avec un serre tête noir, dit : « Je mange hallal, d’ailleurs comme tu le constates, j’ai pris un Fish, mais je suis étonnée que le « Omar » soit servi avec une sauce au porc… – Pourquoi tu dis ça ? demande le rouquin de la bande. Parce qu’il est black et s’appelle Omar, il doit bouffer hallal ? Pff, tout de suite les jugements. – Pour moi ce n’est pas une question de jugement, lui répond la jeune fille au bandana. Il est musulman et il doit respecter dans ce cas, sa religion. – Mais qui te dit qu’il est musulman ? » lui lance le rouquin.

Le grand gros balance, bouche pleine : « Tout est bon dans le cochon ! J’adore ça et je m’en fous de ceux qui n’aiment pas, tant qu’ils ne m’emmerdent pas, dit-il sur un ton agressif – Précise ta pensée ? le presse la fille au bandana. – Eh bien vous, les Arabes, vous êtes toujours là à faire chier avec votre halouf. Que ça soit à la cantine, au resto où ici. (Il prend une voix de fille) Est-ce qu’il y du porc dans la pizza ? Est ce qu’il y des lardons dans la sauce ?… Une vraie de prise de tête. En tous cas, vous ne savez pas ce que vous ratez. »

Piquée au vif, la jeune au bandana explose : « Un, il n’y a pas que les Arabes qui ne mangent pas de porc. Il y aussi les juifs, les… » Elle est coupée sec par le grand gros : « Mais vous ne savez même pas pourquoi vous le faites. La majorité ne mange pas de porc que par tradition. – Non, pas du tout, la viande de porc est interdite dans le coran. Ce n’est pas un… » Coupée à nouveau : «  Mais arrête ! La majorité ne fait pas la prière, ils se disent pratiquants, mais ça boit de l’alcool et ça refuse de bouffer du porc… »

A son tour d’être interrompu : « N’importe quoi, je fais ma prière, je fais mon ramadan et je ne vais pas commencer à manger du porc pour faire plaisir à monsieur. » Une cliente assez âgée se mêle à la conversation : « Excusez-moi, mais je ne peux m’empêcher d’intervenir. Au temps de Mahomet, on ne mangeait pas de porc parce que cette viande ne pouvait pas se conserver. Il n’y avait pas de frigo à l’époque, et le fait d’en manger pouvait avoir des conséquences néfastes sur le corps. – Non, madame, je suis désolée, enchaîne la fille au bandana, mais c’était un prophète qui a délivré un message divin, attendez, attendez… » Elle sort un calepin de sa poche et, sous les regards médusés de la tablée, commence à lire : « Dans le Coran, la sourate 5, Al Maïda (La Table servie) au verset 3, énumère les aliments dits « haram » ou illicites : 

» Voici ce qui vous est interdit, la bête morte, le sang, la viande de porc ; ce qui a été immolé à un autre que Allah ; la bête étouffée ou morte à la suite d’un coup, ou morte d’une chute, ou morte d’ un coup de corne, ou celle qu’un fauve a dévorée – sauf si vous avez eu le temps de l’égorger – ou celle qui a été immolée sur des pierres. »

« Waouh, on est avec miss Ben Laden et on ne le savait pas ! balance le gros. –N’empeche, elle vient de te clouer le bec avec ça », lui dit la copine de la fille au bandana. Le petit rouquin de tout à l’heure dit aux deux filles : « Si vous êtes si pratiquantes que ça, que faites-vous ici en compagnie d’hommes ? » Les deux filles se regardent, secouent la tête de dépit : « Pfff… Ils veulent toujours avoir raison, n’importe quoi, ces mecs. »

Nicolas Fassouli

Nicolas Fassouli

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