TF1 l’annonçait depuis plusieurs semaines déjà. Effet de teasing réussi. Clap de départ, donc, hier à 23h15, pour l’émission « Harry Roselmack : Derrière les murs de la cité », soit un mois en « immersion » à Villiers-le-Bel, dans la cité de la ZAC, là où 130 policiers avaient été blessés, dont certains par balles, il y a deux ans, suite à la mort de deux adolescents dans une collision entre leur mini-moto et une voiture de police. « Salam aleykoum », dit Harry à un vieil homme maghrébin dans une cage d’escalier. On est dans l’ambiance.

Mais comment les habitants des quartiers, les jeunes en particulier, prompts à dénoncer l’image que les « médias » donnent d’eux-mêmes, allaient-ils recevoir cette émission qui ne se veut pas comme les autres ?

Pour le savoir, rien ne vaut une « immersion » dans Facebook. Mais les SMS que je reçois indiquent aussi qu’on a affaire là à un phénomène. Des jeunes qui avaient décidé de ne pas regarder ce reportage parce que « c’est toujours la même chose à la télé sur la banlieue et les cités. On y dénigre notre vie, on la caricature, avec toujours les mêmes accents mis sur les trafics illicites », ont fini par le regarder. Et visiblement, le ton plaît. Le type qui se vente d’être en vacances quand il est en prison frappe bon nombre de jeunes téléspectateurs : « N’importe quoi, il veux faire le mariole devant Harry et la caméra. Il dit que le système français ne sert à rien et ne le fera pas changer, mais s’il prend une peine de 20 ans, peut-être que là, il commencera à réfléchir… »

« L’argent, le nerf de la guerre », c’est ce qu’annonce Rex, un grand frère de la cité Cerisaie. Une paire de baskets chère est souvent la seule chose de prix que possède l’ado qui les porte. Ses parents, les parents en général, n’ont pas eu tout ça au même âge. Du coup, ils se rattrapent avec leurs enfants. Cette vision, là encore, fait mouche sur Facebook : bien vu, disent les commentaires. Le mot qui revient le plus, tant dans le reportage que dans la bouche des jeunes qui le voient avec moi, c’est : « Assumer ! Assumer ses actes, assumer ses faiblesses ou sa vie illicite. »

Le reportage montre des jeunes qui deviennent dépressifs, alcooliques, perdent confiance en eux, l’un est schizophrène. Cette réalité fait réfléchir la Toile. Quand Harry et son équipe se font virer du logement dans lequel ils s’étaient installés à la cité de la ZAC prouve que malgré les efforts d’une partie de la population, c’est une minorité qui domine le quartier. La suite du reportage se poursuivra donc à la Cerisaie.

Le passage sur la moto fait réagir également : « C’est l’évasion, c’est un moyen d’oublier les problèmes qu’on a à la maison, au quartier, etc. » Le fait que la police « les traque », ces jeunes motards sans casque, et notamment dans la cité de Bobigny où je réside, les énerve encore plus. Contrôles fréquents, parfois inutiles et quelquefois violents. Mais les jeunes n’arrêteront pas pour autant.

La succession de témoignages poignants parle au téléspectateur banlieusard, qui se fond dans le reportage. Pour ma part, face à « Harry Roselmack : Derrière les murs de la cité », j’ai eu l’impression de voir certaines personnes de mon quartier. D’autres, à Bobigny, ont eu le même sentiment que moi. Tant les ressemblances sont fortes.

Les bémols, maintenant : l’absence d’un portrait d’un mec qui a réussi sa vie, qui a réussi à démontrer que le mec de cité est tout aussi capable qu’un autre de s’en sortir par le haut. Le témoignage, ensuite, de ce jeune homme qui a perdu un œil,suite au tir, dit-il, d’un flash-ball de policier, alors que ceux-ci avaient entrepris de disperser d’autres jeunes qui lançaient des pierres, aurait mérité vérification de la part de l’équipe de TF1.

Mais les paroles de Rex, le grand frère, ex-membre d’un gang – « mais ça aurait pu être l’armée plutôt que la gang, si on me l’avait dit » –, aujourd’hui père de famille, sont belles et bien dites. « Il faut de la présence pour nos enfants, il faut des papas présents. Si on ne se lève pas, si on ne se bat pas, si on ne se construit pas, on ne nous donnera jamais rien. Et quand on fait le bilan depuis 2007, personne n’a rien gagné. Il y en a qui sont en taule, des policiers blessés, des jeunes qui sont morts. Maintenant, il faut en tirer des leçons et faire en sorte que ce type de situation qui n’apporte rien ne se reproduise plus… »

Inès El Laboudy

Crédit photo : Nicolas Oran

Inès El laboudy

Articles liés

  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021
  • « On avait envie de ramener les vacances en bas de leurs bâtiments »

    Avec la crise sanitaire, pour de nombreux jeunes des quartiers populaires, l’été se passe souvent à la maison. Pour faire face à un été compliqué, des associations proposent (heureusement) des alternatives pour les plus jeunes. Reportage.

    Par Kamelia Ouaissa
    Le 16/07/2021
  • Le fast food social de l’Après M, 13 organisé à Marseille

    Dans les quartiers Nord marseillais, l’Après-M est en pleine phase de transition : de la débrouille à la structuration, mais toujours dans une quête d'indépendance. En pleine discussion avec la mairie phocéenne qui a annoncé son rachat, le 9 juillet prochain l’Après-M connaîtra la nature de sa propriété et de ses propriétaires. En attendant, l’auto-organisation locale reste toujours la marque de fabrique de la structure qui continue de fournir de l’aide alimentaire. Reportage.

    Par Amina Lahmar
    Le 08/07/2021