Nous vivons dans une république qui existe dans les faits mais pas dans l’esprit de ses citoyens. Dans beaucoup de cités, l’Etat n’est présent qu’à travers ses fonctionnaires de police. C’est cette France-là qui est haïe. Les cités sont abandonnées parce que leurs habitants sont exclus du débat démocratique. Ceux-ci en ont assez d’être au centre des discussions où s’expriment des « politiques », des « décideurs » et des « experts ».

On parle de la banlieue comme on évoque les ravages du Sida en Afrique, comme si ce sujet relevait de l’extra-territorialité. Le débat politique en France est monopolisé par les classes moyennes, absentes de ces territoires. La gauche est inaudible quand il s’agit des classes populaires, la droite n’a que l’ordre et l’identité nationale à la bouche. Le défi, aujourd’hui, est de porter les paroles des banlieues sur la place publique et de leur donner un sens politique.

L’idée qui consiste à penser que telle personnalité, tel collectif ou telle association représentent les quartiers ou exercent une influence déterminante est fausse. Les habitants des banlieues ne sont pas un bloc monolithique qui répond au doigt et à l’œil. On peut se construire une légitimité médiatique, en quelques mois, sans pour autant recueillir une réelle sympathie sur le terrain. Les cas les plus emblématiques sont ceux de Malek Boutih et de Fadela Amara. Le premier pour son action à SOS Racisme perçue comme une association ayant fait avorter la dynamique citoyenne des jeunes des quartiers dans les années 80 et la seconde pour son action « stigmatisante » sur les jeunes hommes des cités. La mécanique médiatique impose une représentativité qui n’existe pas dans les faits.

La frustration est à chercher chez les militants des années 80 et 90 qui ont porté à bout de bras des associations dans des territoires où le bénévolat est un animal disparu depuis belle lurette, exterminé par d’autres urgences matérielles. C’est ce fameux maillon, qui fait défaut aujourd’hui, pour parler avec les jeunes des quartiers. Ils ont le cœur gros, devant cette situation de no man’s land, déçus par tant de promesses et feintes des politiques. D’où l’impression d’abandon et la naissance d’une forme de discours radical. Il faut inventer une autre approche pour impulser et accompagner des initiatives naissantes, pour synchroniser le tempo administratif et politique avec l’engagement des citoyens, même si celui-ci n’est que temporaire, parce qu’une action réussie donne envie d’aller plus loin. Pour cela, il faut des idées nouvelles, une envie de prendre des risques politiques. Autrement dit, il faut avant tout faire voler en éclat les conservatismes de gauche et de droite.

Et puis, il y a le monde économique. Les banlieues sont certainement, en France, le terrain où le potentiel de croissance est le plus fort. Où tout est à construire, à renouveler. Les parts de marché sont à portée de main, les idées en attente de réalisation. L’énergie est là, en bas des immeubles, prête à se déployer et à inverser les tendances. Le plan Marshall est annoncé pour le 22 janvier 2008, attendons et croisons les doigts.

Enfin, il reste la question des médias en banlieue. Tout a été dit des agressions sur les journalistes à Villiers-le-Bel. La profession ne peut pas faire l’économie d’une réelle introspection sur ses pratiques. Il y a urgence à travailler autrement. Là aussi, il faut de l’audace. Par ailleurs, l’utilisation des nouvelles technologies est accessible au grand public. Cela simplifie toute production médiatique sur ces territoires. Film, blog, site internet, net TV, Radio. Tout cela peut rendre compte avec fiabilité de la réalité des banlieues. Les habitants, et particulièrement les jeunes, ont des choses à dire, toute l’année, pas uniquement au mois de novembre, avec en arrière-plan, la carrosserie d’une voiture calcinée.

Nordine Nabili

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